Voyez plus haut, p. 390, note
estime l'autre bien davantage; car encore qu'ils soient arrivés tous deux à même fin, il ne laisse pas d'y avoir plus de louange pour celui qui a fait un même ouvrage d'une matière plus difficile. Prenez le cas qu'on eût fait deux bâtiments aussi liants et aussi magnifiques l'un que l'autre : l'un sur une roche, qui a été bientôt achevé; l'autre sur une terre molle et pâteuse, où il a fallu fouiller bien avant, premier que de trouver un fond assez ferme pour porter les fondements. En l'un tout ce qu'il y a d'ouvrage paroît; en l'autre la meilleure paitie et la plus difficile est cachée dans terre. Il en est ainsi des esprits : les uns ont une vivacité qui tout aussitôt les porte où ils se proposent d'aller, et les autres se veulent faire comme avec la main, et le principal de la besogne est à les fonder. S'il en falloit faire jugement, je dirois que ceux où il y a si peu de peine ont été les mieux fortunés, et que les autres ont plus fait pour eux, qui par leur labeur ont acquis ce qu'ils n'avoient point eu de la nature; et sans inclination à la sagesse, par la diligence qu'ils y ont mise, n'ont pas laissé d'y parvenir. Nous sommes de ceux qui ont l'esprit dur et laborieux : pour ce, résolvonsnous au travail et appelons quelqu'un à notre secours. — Mais qui? — N'importe. Adressez-vous à ces premiers qui sont de loisir, autant des siècles passés que du présent : ils ne sont pas moins capables de vous aider.
III. Mais si vous en choisissez quelques-uns de notre temps, prenez garde que ce ne soit pas de ces charlatans qui n'ont autre chose que des paroles et je ne sais quels lieux communs qui leur servent en toutes occasions; mais de ceux de qui la a le prêche, à qui vous voyez faire ce qu'ils -sous enseignent de faire, et que vous ne surprenez jamais en ce qu'ils vous conseillent d'éviter. Adressez-vous à ceux que vous trouverez plus admirables à les considérer qu'à les ouïr. Vous pourrez bien aller
voir ceux qui reçoivent des compagnies chez eux et discourent en leur présence, pourvu qu'ils le fassent plutôt pour l'amendement d'eux et de leurs auditeurs, que par une vanité de se faire estimer bien suffisants; car qu'y a-t-il de plus vilain qu'un philosophe qui cherche des applaudissements? Voyez-vous des malades louer un chirurgien, tandis qu'il leur coupe un bras ou une jambe? Ne dites mot; laissez- vous panser. Si je vous vois crier, je ne penserai autre chose, sinon que ce qui vous émeut, c'est que je mets la main sur votre mal. Voulez-vous faire connoître que vous écoutez avec attention, et que vous ovez des choses qui vous ravissent.' Je le veux bien : pourquoi ne vous permettrois-je de dire voire avis de ce qui vous semble de meilleur?
IV. Pythagore commandoit à ses écoliers un silence de cinq ans; mais au bout du terme ils n'avoient pas congé de louer aussitôt que de parler; et de fait, pensez-vous qu'un homme de jugement descende plus joyeux de sa chaire, pour les acclamations de je ne sais quels ignorants qui lui disent qu'il a triomphé? Quelle occasion avons-nous de nous réjouir, pour être loués de ceux qu'il nous est impossible de louer ? Fabianus parloit publiquement; mais il y avoit de la modestie en ceux qui l'écoutoient ; et si parfois leur voix se haussoit pour lui donner quelque louange, c'étoit plutôt pour la grandeur des choses que pour l'ornement ou la douceur des paroles. Il n'est pas du tout défendu de louer; mais il faut qu'il y ait de la différence entre l'applaudissement du théâtre et celui d'une école. Toute chose a ses marques, si vous y prenez garde , et n'y a rien de si peu d'importance où vous ne reconnoissiez les humeurs d'une personne. Une démarche, un geste de la main, une réponse, un doigt porté à la télé, et un regard même vous feront connoître un impudique. Vous counoîtrez un méchant au rire; et
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LUI qui est hors de sens, au visage et à la façon. Il n'est point d'imperfections qui n'aient des marques extérieures qui les découvrent. Vous jugerez même de la suffisance d'un homme, à voir la mine qu'il fait quand on le loue. Quand vous voyez des auditeurs s'oublier à des singeries des mains devant un philosophe, et faire les ravis et les transportés à le regarder, si vous pensez qu'ils le tiennent pour un habile homme, vous vous abusez : ils le tiennent pour un homme perdu. Ce sont plutôt cris de pitié que d'approbation. Il faut laisser toutes ces acclamations pour les sciences * de qui la fin n'est que de donner du plaisir. Quant à la philosophie, elle est adorable. Ce n'est pas qu'il ne soit permis aux jeunes gens^ de contenter quelquefois leur fantaisie; mais ce sera quand ils ne se peuvent plus taire; et puis cette louange est une exhortation à ceux qui écoutent et un aiguillon pour les inciter à la vertu; mais il faut que la majesté des matières soit ce qui les émeuve, et non la disposition des paroles. Si l'éloquence n'apprend à vivre plutôt qu'à parler, il y a plus de danger que de profit à l'écouter. Mais je n'en dirai pas davantage pour cette heure, et me réserverai d'en faire un discours à part, où tout au long je montrerai comme il faut discourir devant un peuple, et le devoir réciproque de parler et d'écouter. Il n'y a point de doute que la philosophie n'ait reçu beaucoup d'altération, et bien diminué de sa splendeur depuis qu'on l'a fait si publique' connue elle est aujourd'hui. Ce n'est pas qu'd ne fadle qu'on la voie ; mais il faut que ce soit au cabinet, et par les mains d'un homme d'honneur, et non pas d'un fripier.