‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 226 sur 332 · Le latin porte : Illis arùbiis · texte numérisé non relu

Le latin porte : Illis arùbiis

2. Dans l'édition de i645, au lieu des mots : « Permis aux jeunes gens, » il y a simplement : « Permis aux jeunes. »

3. En latin : Postquam prostittita est. Voyez plus haut, p. 43fi, note I .

Argument. — I. Les maladies de l'ànie, plus elles sont grandes, et moins on les sent. — IL La philosophie guérit les maladies de l'àme. — IIL L'étude de la sagesse veut tout un homme. — IV. La philosophie nous rend comme égaux à Dieu, et nous défend contre les traits de la fortune.

Qu'est-ce qu'il est impossible de me persuader, puisqu'on îTi'a persuadé de me mettre sur l'eau? Quand je m'embarquai, la mer étoit calme. Il est vrai que le temps étoit chargé de nuées, qui ne se pouvoient résoudre que nous n'eussions du vent ou de la pluie. Mais je pensai qu'il y avoit si peu de Naples à Poussol*, que devant que cela fût, je serois à couvert. Ainsi pour avoir plus tôt fait, et retranché toutes ces sinuosités qui sont en la côte, je pris le large vers Nesidia ^. Cette bonace qui m'avoit débauché ne se perdit que je ne fusse justement à la moitié du chemin; tellement qu'autant me valoit passer outre que reculer. Il ne faisoit pas encore de tourmente ', mais la mer s'y disposoit, et dt'jà les vagues commençoient de s'émouvoir. Je commençai de prier le pilote de me descendre en quelque lieu de la côte. Il me répondoit à cela qu'il n'y avoit point de port, et qu'en mauvais temps il ne craignoit rien tant que la terre. Mais j'étois si tourmenté d'un mal de cœur extrême, sans pouvoir rendre ma gorge, que je ne pouvois penser au péril ; tellement (pie, voulut ou non, il fallut qu'il me contentât. Comme je me vis près du bord , je n'attendis point toutes ces

t. Aujourd'hui Pw^iMo/o. En latin : PtifcoH, Pouzzoles. V». En latin : Ncsicla.

cérémonies qui sont en Virgile, qu'on tournât la proue du côté de la mer, ou qu'on jetât Fancre par proue * . Mais me ressouvenant du métier que j'avois appris étant jeune garçon, je me mis en Teau tout chaussé et tout vêtu. Combien pensez-vous que j'eus de peine à grimper contre ces rochers, et faire un chemin en des lieux où jamais personne n'avoit passé ? Je reconnus bien que ce n'étoit pas sans cause que les mariniers craignoient la terre. Je vous laisse à penser comme je pouvois porter mes incommodités, qui ne me pouvois porter moi-même. Bien vous dirai-je que je ne crois point qu'Ulysse, encore qu'il n'allât en part où il ne fît naufrage, fut jamais si maltraité de la mer que moi . Pour le moins il rendoit sa gorge quand le cœur lui faisoit mal; mais pour moi, je ne pense pas que je pusse entreprendre si petit voyage que je ne fusse vingt ans à le faire.

I. Après que mon estomac se fut remis, ce qui ne se fait pas aussitôt qu'on est à terre, et que j'eus pris de l'huile pour me fortifier, je commençai dépenser en moimême comme nous pouvons oublier nos défauts, nonseulement ceux de l'âme, qui se montrent moins tant plus ils sont grands, mais ceux mêmes du corps, qui de fois à autre se ramentoivent et nous font penser à eux. Si nous avons quelque légère émotion, nous ne nous en apercevons pas ; mais quand elle s'est augmentée, et que la fièvre y est toute apparente, il n'y a si dure complexion où la maladie ne se fasse reconnoître. Si nous avons quelque douleur aux pieds, ou sentons quelque pointe aux jointures, nous faisons bonne mine, et disons que c'est une entorse, ou quelque lassitude, pour avoir fait un exercice trop violent, ou du tout disons que nous

I. Sénèque cite ici deux hémistiches de V Enéide, liv. VI, v. 3 et 902.

ne savons que c'est. Mais quand les nodosités sont toutes formées, et les nerfs si roides et si tendus qu'il n'y a plus moyen de marcher, à cette heure-là, par force, nous confessons que ce sont gouttes. Il n'est pas de même des maladies des esprits. Plus elles sont grandes, moins on les sent. Et ne s'en faut point ébahir, pource que celui qui ne dort que légèrement reçoit des images en ce repos, et quelquefois en dormant songe qu'il dort ; mais quand le sommeil est profond, il éteint même les songes, et prive tellement l'esprit de toutes actions, qu'il n'est pas capable de pouvoir rien imaginer. D'où vient que personne ne confesse ses vices? Pource qu'il est encore parmi eux. On ne conte ses songes qu'après qu'on est éveillé.

II. C'est une marque d'être sage que de confesser qu'on a été fol. Eveillons-nous donc, afin de connoître nos imperfections : nous ne le pouvons faire que par le moyen de la philosophie. C'est elle seule qui nous peut ôter l'assoupissement que nous avons. Donnez-vous tout à elle, Lucilius : vous êtes digne d'elle, et elle digne de vous. Embrassez-la de tout votre cœur, et franchement renoncez à toute accointance, pour vous attacher à la sienne. Pour philosopher, vous n'avez que faire d'en demander congé à personne. Si vous étiez malade, il ne vous souviendroit ni de ménage, ni de procès, et n'y auroit si bon ami qui vous pût faire aller au Palais plaider sa cause. Vous laisseriez toutes choses pour penser à votre guérison. El quoi donc? pourquoi n'en ferez-vous de même à cette heure?

m. Laissez tout ce qui vous empêche, et travaillez à vous faire homme de bien. Il ne faut point avoir d'occupation pour y arriver. La philosophie commande en reine; elle donne le temps, on ne le lui donne point. Ce n'est point une besogne qu'il faille iaire par acquit : vous l'avez toujours sur les bras*, elle est maîtresse ; elle a toujours

les yeux sur vous pour vous commander. Comme une certaine ville ofTroit par ses députés à Alexandre une partie de son terroir et la moitié de tous ses biens : « Je ne suis pas venu en Asie, leur répondit-il, pour prendre ce que vous me donnerez , mais afin que vous ayez ce qu'il me plaira de vous laisser. » La philosophie tient le même langage : « Je ne veux pas prendre le temps que vous aurez de reste; je veux que vous en ayez ce que je vous en voudrai donner. »

IV. Dédiez-vous tout à cette occupation; ne bougez d'auprès d'elle j bandez votre esprit à la servir, et vous lirez du nombre du commun : tout ce qu'il y a d'honmies au monde sera moins que vous; et les Dieux ne seront guère davantage. Voulez-vous savoir ce qu'ils auront plus que vous : ils vivront plus longtemps ; mais il faut avouer que c'est la gloire d'un bon maître d'avoir peu d'espace, et ne laisser pas d'y loger tout. La vie du sage lui est aussi longue comme à un Dieu son éternité. Il se trouve quelque chose où le sage peut avoir de l'avantage sur les Dieux mêmes. Ils sont obligés de leur sagesse à leur nature, et non à leur diligence. C'est une chose grande, sans mentir, d'avoir la foiblesse d'un homme et la sécurité d'un Dieu. Vous ne sauriez croire combien la philosophie a de vertu contre toutes les violences de la fortune. Elle a beau tirer contre elle : tous ses traits la trouvent couverte et impénétrable. Ceux qui sont légers demeurent dans les plis de sa robe ; les autres qui ont plus de force retournent contre ceux mêmes qui les ont décochés.

Argument. — I. Sénèque se plaint de la courte haleine. — II. Méditation de la mort. — III. Le sage ne doit apporter aucujie résistance à la mort,

I. J'avois été quelque temps assez bien disposé, mais tout d'uu coup ma maladie m'a repris. Vous demanderez laquelle, et vous aurez raison, parce que j'en ai de toutes les sortes; mais si est-ce que j'en ai une entre les autres à qui il semble que je sois particulièrement assigné : c'est la courte baleine; quand cela me prend il semble d'un coup de vague, mais il ne me tient pas plus d'une beure; car aussi qui pourroit longuement expirer? Je pense qu'il n'y a mal incommode ni dangereux par où je n'aie passé; mais je n'en trouvai jamais de si fàcbeux. C'est être malade que d'avoir quelqu'un des autres; mais c'est rendre l'âme que d'avoir cettui-ci ; c'est pourquoi les médecins l'ont appelé méditation de la mort. Cette respiration fait à la fin ce qu'elle a souvent essayé. Vous pensez qu'à cette heure que je vous écris je sois bien aise d'en êtreécbappé. Si je prends cette cessation de mal pour une guérison parfaite, je suis aussi ridicule comme un qui pcnseroit avoir gagné sa cause pour avoir obtenu un délai. Tant s'en faut que cela soit, qu'en la suffocation même il ne m'est jamais venu pensée qui m'ait troublé l'âme, ou qui m'ait diminué la résoliilion.

IL Que veut faire la mort de me ta ter si souvent? Qu'elle se dépêcbe bardiment : ce n'est pas d'à celte heure (jue je la connois. Demandez-vous depuis quand? Devant que je vinsse au monde. C'est être mort que de

46o LES EPÎTRES DE SÉNÈQUE.

n'être point ; je sais déjà ce que c'est. Ce que j'étois quanti je n'étois point, je le serai quand je ne serai plus. S'il y a du tourment après être hors du monde , il faudroit qu'il y en eût devant que d'y venir : ce qui est faux. Je vous prie, ne trouveriez-vous pas un homme hors du sens, qui diroit que la condition d'un flambeau seroit pire après être éteint que devant que d'être allumé ? Nous sommes de même : on nous allume , et puis on nous éteint. Entre l'allumer et l'éteindre nous souffrons bien quelque chose ; mais après être éteints, et devant qu'être allumés, rien du tout. Je me trompe, Lucilius, ou nous nous trompons de penser que la mort nous suive. Elle a été devant nous et sera encore après. C'est mort que tout ce qui a été devant nous; car n'est-ce pas tout un de ne commencer point ou de cesser, puisque l'effet de l'un et de l'autre , c'est de n'être point? Voilà les remontrances que je me faisois moi-même avec le penser; car de parler il n'y avoit ordre. Cependant peu à peu mon haleine a commencé de faire ses intervalles un peu plus longs et à ne me presser plus si fort. Ce n'est pas qu'elle soit encore en son naturel; mais elle n'est plus si fréquente ni si pressée comme elle étoit. Qu'elle fasse comme elle voudra : ce m'est tout un d'expirer; tout ce que je pense, c'est de ne soupirer point.

III. Ne vous imaginez pas que rapprochement de ma fm me fasse peur; j'v^ suis tout préparé. Quand je n'achèverois pas le jour où je suis, il ne m'en chaut. Un homme est louable et digne de servir d'exemple, qui ne se fâche point de mourir quand il a du plaisir à vivre. Il n'y a point de gloire à sortir quand on est jeté dehors. Et toutefois si a : on me jette dehors, mais je fais si bonne mine, que la force* qu'on me fait neparoît point,

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