‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 227 sur 332 · I. Force, violence · texte numérisé non relu

I. Force, violence

et pour ce jamais le sage n'est mis dehors ; car être jeté dehors, c'est être chassé d'un lieu d'où l'on sort en dépit de soi. Toutes les actions du sage sont volontaires, et n'y a moyen de le forcer à chose quelconque, parce qu'il veut ce que la nécessité le contraindroit de faire quand il ne le voudroit pas.

Argiiment. — I. L'exercice profite à la santé. — II. Celui qui se retire des villes et des compagnies ne vit point tant en repos et'en assurance que le sage. — III. Description d'une maison de plaisance. — IV. La tranquillité ne dépend point de l'assiette d'un lieu, mais de l'esprit. — V. La communication des amis aljsents est plus douce que des présents.

I. Comme je descends du carrosse, je me trouve aussi las que si j'avois autant cheminé comme je suis demeuré assis. Il y a de la peine à se faire porter, comme à une chose contre nature, qui nous a donné des pieds pour marcher et des yeux pour voir de nous-mêmes, sans mendier le secours d'autrui. Nous sommes foibles, pource que nous sommes délicieux^; et par l'accoutumance de ne vouloir pas faire une chose, nous avons cessé de la pouvoir. Toutefois, soit que les flegmes me bouchassent le gosier, soit que quelque autre cause m'empêchât de respirer à mon aise, j'avois besoin de cette agitation ; comme de fait je m'en suis fort bien trouvé , et pour ce je me suis fait promener plus longtemps, avec ce que'- d'ailleurs j"y étois convié par le plaisir que je prenois de voir cette nve qui se courbe entre Cumes et la

I. Délicieux, adomiés aux délices. — a. Avec ce que, avec cela que.

f,Gi LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.

maison de Servilius Valia et, comme mi petit sentier, est close d'un lac d'un côté, et de l'autre de la mer ; car pource que la mer y avoit couru nouvellement, il y faisoit plus ferme que de coutume. Or vous savez que le battement du flot aplanit une grève, et que quand elle est quelque temps sans être mouillée, elle se relaxe, à faute que le sable n'a point d'humeur qui le lie cl qui le fasse entretenir ' .

IL II est vrai que. selon ma coutume, ayant regardé de tous côtés pour voir s'il se présentoit rien de quoi je pusse faire mon profit, d'aventure je jetai les veux sur la maison qui autrefois a été à \ atia. Ce fut là que cet liomme, plus connu par sa vie retii'ée que par autre qualité, passa si doucement la plupart de ses jours, que quoiqu'il fût extrêmement riche et qu'il eût été préteur, on ne le tenoit heureux pour autre occasion que pour son repos. Car autant de fois que l'amitié d'Asinius Gallus, ou la perfidie de Séjanus (qu'il faisoit aussi dangereux servir comme offenser) avoient mis quelqu'un en danger, vous entendiez cette exclamation : « OVatia! il n'y a que vous au monde qui sachiez vivre ! » De moi, je trouve qu'il se savoit cacher, mais non pas vivre. Le repos est une chose, et la poltronnerie en est une autre. Je ne passai jamais devant sa porte, tandis qu'il vivoit, que je ne disse : Ici gît Vat'ia. Mais en cela vous pouvez connoître, Lucilius, qu'il y a je ne sais quoi de saint et de vénérable en la philosophie, puisque pour être agréable , c'est assez de recommandation de lui ressembler; car aussitôt qu'un homme se retire des compagnies et cherche le repos, le peuple croit qu'il ne se soucie de rien, qu'il est content de sa condition, et qu'il ne vit que

I. C'est-à-dire qui le fasse tenir enseni])le, rjui lui donue de la cohésion .

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pour soi. Néanmoins, c'est au sage seul à qui ces qualités se doivent attriliuer. C'est lui seul qui n'a point de sollicitudes, et lui seul qui sait vivre pour soi •, car il sait vivre, qui est le principal. Quant à celui qui fuit les hommes et les affaires, que le mauvais succès de ses cupidités bannit de la conversation, qui ne peut voir les autres plus à leur aise que lui, qui de crainte, comme quelque bête lâche et timide, se cache au fond dans une tanière , on se trompe de penser que ce soit pour vivre à soi : son intention n'est que de gourmander, dormir et paillarder. Encore qu'im homme ne vive pour personne, il ne s'ensuit pas qu'il vive pour soi; mais y a tant de gloire à n'être point variable et persévérer en une résolution quand on l'a prise , que même on porte quelque révérence à ceux qui s'opiniâtrent à se reposer. III. De la maison et de ce qui en dépend, je ne vous en puis rien diiede certain. Je ne sais que ce qui en est exposé à la vue des passants. Il y a deux grottes qui n'ont pas peu coûté à faire. Leurs concavités ont chacune de l'espace autant qu'une basse-cour % et sont du tout faites l'une comme l'autre. Le soleil n'entre jamais en l'une, et ne part point de l'autre qu'il ne soit couché. Tout du long des prés coule un ruisseau qui se va rendre partie en la mer, et partie au lac d'Achéruse, et seml)le que ce soit un canal fait à la main. Au reste, il y a du poisson en telle quantité, qu'il est impossible de l'en épuiser. Tant qu'il y a moyen de pêcher sur Ja mer, on n'y touche point; mais quand il fait mauvais temps, on met la main à la provision. Toutefois ce que j'y trouvai de plus à propos, c'est qu'ayant Iiaies de l'autre côté de la muraille, elle est par ce moyen hors de ses incommodités ; et cependant, s'il y a du plaisir, ne laisse pas d'en avoir sa part. Voilà

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