I. Inter œgritudines, dit Séiièque
1. Il y a dans le latin : Qusc non audit, audisse se queritur. 3. « Et s'y replonge autant et plus hardiment que jamais. » {Edition de 1645.)
vices qui paroissent sont moins dangereux que les autres, et aux maladies même c'est signe de guérison quand elles produisent leur malice en Textérieur. Jamais l'ambition, l'avarice, et les autres maux de l'âme ne sont plus à craindre que quand le déguisement y est si grand et la simulation si artificieuse qu'on ne les aperçoit point. Nous semblons être en repos ; nous n'y sommes pas ; car si c'est à bon escient que nous y sommes, si c'est sans regret que nous avons sonné la retraite et pris congé des vanités du monde, les divertissements n'auront plus de lieu. Que les hommes et les oiseaux chantent tant qu'ils voudront : ils n'interrompront point nos cogitations louables, solides et déjà bien assurées.
V, Ce n'est pas signe que nous avons encore l'esprit ni bien ferme ni bien réduit à soi quand nous dressons l'oreille au cri que nous oyons emmi la rue. Cette curiosité n'est point, qu'il n'y ait de la sollicitude et de l'appréhension en l'intérieur.
Et me qacm diulam^ etc.'.
Le premier est sage qui, parmi les flèches qui sifflent de toutes parts , parmi les efforts de deux peuples qui sont aux mains l'un contre l'autre, et dans les ruines mêmes de sa ville, qui bruit de tout côté ou du fer ou de la flamme, demeure sans s'effrayer. L'autre est un malhabile homme. Il seroit vaillant peut-être s'il n'avoitrien; mais de la peur qu'il a de perdre ses biens, au moindre
I. Malherbe n'a pas traduit les quatre vers suivants de Virgile, que cite Sénèque :
Et me, quem dndum non ulla injecta movebant Tela, neque adverso giomerati ex agmine Graii, Nunc omnes terrent aurse, sonus excitât omnis Suspensuni, et pariter comitique onerique timentem.
[Enéide, livre II, v. yy.() et suivants.)
brait qu'il oit il est en alarme : si quelqu'un parle, il pense que c'est l'ennemi qui lui vienne sur les bras. Si quelque chose branle, il est plus mort que vif. Ses coffres le font poltron . Prenez-moi le premier venu de tous ceux que vous jugez être bien à leur aise, qui font mener tant de mulets et de charrettes de bagage : vous trouverez qu'il craint pour ce qu'il porte et pour ce qui le suit. Voulez-vous connoître quand vous aurez la paix dans l'âme? Ce sera quand, quoi que vous oviez, vous demeurerez ferme, et que les flatteries, les menaces et toutes confusions de voix vous bruiront aux oreilles sans que pour cela vous soyez distrait d'avec vous. Et quoi donc? ne vaut-il pas mieux être hors de la fête et de la tempête? Si fait : aussi je m'en veux aller d'autre côté. Mais j'ai voulu savoir ce que c'étoit, et donner de l'exercice à ma patience. Quel besoin est-il de me tourmenter davantage, puisqu'Ulysse, qui avoit même affaire des sirènes', eut si peu de peine à se garantir soi et les siens ?
EPITRE LVIi.
Arsumekt. — 1. Il y a des passions naturelles qui peuvent bien altérer le sage, mais non lui faire peur. — II. C'est folie de craindre plus ou moins les choses qui ont pareille fin. — III. L'àme, comme immortelle, ne peut être offensée des incommodités du corps.
I. Comme je m'en voulus revenir de Baies à Naples, il ne me fallut point beaucoup prêcher pour me persuader que la mer étoit mauvaise, tant j'avois peu d'envie de m'y remettre. Mais je trouvai tant de fanges par le
I. (S Qui avoit même affaire à des sirènes. » (^Édition de i6 î5.)
ÉPÎTRE LVII. 47 t
chemin, que presque je puis dire que je vins par eau. Je courus ce jour-là toute la fortune des athlètes. J'eus r huile en la campagne et la poudre sous la grotte de Naples. Il n'y a rien de si long que cette prison, ni de si obscur que ces trous, qui, au lieu de nous donner du jour dans les ténèbres, nous font voir les ténèbres mêmes * . Au demeurant, on ne gagneroit rien qu'il y fît clair, parce que la poussière y crève les yeux : vous savez comme c'est chose importune et fâcheuse en lieu découvert. Jugez ce que ce peut être sous cette caverne, où la poudre se tourbillonne en soi-même , et n'ayant par où sortir, retourne contre ceux qui la font émouvoir. Je souffris tout ensemble deux incommodités contraires : en même jour et en même chemin je fus travaillé de fange et de poussière; et cependant cette ol)scurité même me donna du sujet de m' entretenir. II me fut avis que je reçus quelque coup en l'âme; et quoique je n'eusse point de peur, si ne pus-je faire que l'ordure et la nouveauté d'une chose inaccoutumée ne m'apportassent de l'altération. Je ne veux pas à cette heure parler de moi, qui suis bien loin d'une suffisance passable, tant s'en faut que j'en aie une parfaite; mais je vous dirai que l'homme le plus assuré du monde, et sur qui la fortune aura le moins de jurisdiction , n'y sauroit passer que son esprit n'ait quelque atteinte , et que le visage ne lui change de couleur. Il y a des choses, Lucilius, où toute la vertu perdra sa force et cédera, quelque résistance qu'il fasse, à l'avertissement que nature lui donne de sa mortalité : pour ce, vous le verrez incontinent se refrogner et frémir aux
I . yi ceromate, dit Sénèque, nos haphe excejnt in crypta Neapolitana. Nihïl ïllo carccrc longius ; nilnl illis faucibus obsciiiius, (juse nobis orœstant, non ni per tenebras vicleamiis , sed ut ipsas. Au lieu de la leçon faucibus, que Malherbe a suivie, quelques éditions donnent lacibus.
choses subites. Si de quelque haute falaise il regarde la mer en bas , il s'éblouira. Cela ne se doit pas appeler crainte : c'est une affection naturelle, inexpugnable à tout discours de raison. De là vient qu'il se trouve assez de vaillants hommes être prêts à toutes occasions d'épandre leur sang, qui cependant n'ont point le courage de regarder celui d'un autre. Les uns s'évanouissent s'ils voient une plaie qui vienne d'être faite ; les autres auront mal au cœur d'une qui sera déjà vieille et purulente. Il s'en trouveroit même qui seroient plus hardis à recevoir une épée qu'à la regarder. C'est pourquoi je vous ai dit que je n'eus point de peur, mais seulement quelque altération.
IL Je ne revis pas sitôt la lumière que je me sentis je ne sais comment réjoui, sans y penser ni sans en avoir intention ; et alors je me mis à discourir en moimême quelle folie c'étoit de craindre une chose plus ou moins que l'autre, puisque toutes ont une pareille fin. Car quelle différence faites-vous d'être assommé de la chute d'une montagne, ou d'une tour? Il n'y en a point, et toutefois il s'en trouvera qui craindront cette ruine plus que l'autre, combien que toutes les deux nous fassent mourir également; mais c'est que l'appréhension considère plutôt les causes que les effets. Vous pensez à cette heure que, selon l'opinion des Stoïques, je veuille dire que l'âme d'un homme accablé sous une si grande pesanteur demeure éparse dans ses membres, pour ne trouver par où sortir. Ce n'est pas ce que je veux faire : je trouve de l'abus en cette opinion ; car comme la flamme ne peut être accablée, pource qu'elle échappe autour de ce qui la presse , et que l'air, quelques coups qu'on lui donne de pointe ou de taille, n'est ni blessé ni coupé, mais se répand à l'entour de ce qui le fait retirer, ainsi l'âme, qui est d'une substance plus simple et plus déliée
que nulle autre, ne peut être ni surprise ni écrasée dans le corps, mais par le bénéfice de sa nature subtile est poussée dehors par les choses mêmes qui la semblent accabler.
III. Comme la foudre, après avoir fait un grand éclair et quelque ruine notable, s'en retourne par un petit trou, Fâme tout de même, plus subtile que le feu, passe par la plus dense partie du corps, et trouve de l'ouverture assez pour échapper. Toute la question est si elle est immortelle. Cette doute vidée, tenez pour assuré qu'il n'est point de genre de mort qui la puisse faire mourir : l'immortalité n'a point d'exception , et le privilège des choses éternelles, c'est qu'il n'y a rien qui les puisse offenser.
Argument. — î. Divers raisonnements de l'auteur, tirés de la philosopliie d'Aristote et de Platon. — II. Les choses que nous voyons et que nous touclions ne sont pas au nombre de celles qui ont être, parce qu'elles finissent à chaque moment. — III. Que notre âme doit continuellement vaquer à la méditation de Dieu et non pas du monde. — IV. Pour vivre longuement il faut quitter les voluptés. — V. Si la vieillesse apporte un si grand dégoût qu'on doive désirer la mort en cet àge-là.
I. Je n'avois jamais tant reconnu la faute* que nous avons de mots comme j'ai fait aujourd'hui. Nous sommes tombés en propos de Platon , et là-dessus il s'est ofifert une infinité de choses qui avoient besoin de noms, et cependant n'en avoient point; et d'autres qui aux