I. La faute, le manque
autres siècles en a voient eu, et par le dégoût du nôtre les avoient perdus. Je vous laisse à penser comme c'est chose supportable en un bélître* d'être friande
Combien estimez-vous que daus Ennius et Attius il y a de mots changés et gâtés, puisqu'en Virgile même, que nous avons tous les jours entre les mains, il s'en trouve qu'on fait difficulté de recevoir? Si vous me demandez à quelle fin je fais ce préambule, je le vous dirai. C'est que je vous veux faire trouver bon que j'use du mot (V essence : aussi bien veuillez-vous, ou non, je suis résolu d'en user. Cicéron est celui qui l'a mis au monde. Je pense que vous ne voudrez pas meilleur témoignage que le sien. Si vous en voulez un plus récent, je vous alléguerai Fabianus, homme disert% élégant, et si curieux en l'élection des paroles, que peut-être il en est moins agréable; car autrement, Lucihus, comme voudriez-vous que je nommasse ouata une chose nécessaire, qui comprend la natiu'c et est le fondement de toutes choses ? Donnez donc votre sauf-conduit à mon mot d'essence, et cependant, quelque congé que vous me donniez, je n'en userai que le moins qu'il me sera possible, et peut-être me contenterai-je d'avoir eu congé d'en user. Le fruit de votre bonté sera que je sortirai d'un bourbier qui m'a fait dire des injures à notre langue , de laquelle vous connoîtrez encore mieux la misère, si je vous dis une syllabe qu'il est impossible de traduire. Demandez- vous qui elle est? C'est 10 ov. Vous m'estimerez bien grossier,
1 . Quiô aiiteni feraf, dit le latin, in egeslate fastidium ?
2. La traduction de Malherbe offre ici dans toutes les éditions une lacune assez considérable.
3. Disertus. Les éditions de ifiSg et de 16 'p portent par erreur discret.
et qu'il n'est rien si aisé que de 1 interpréter par ce qui est; mais je trouve bien à dire de l'un à l'autre. Premièrement, je suis contraint de mettre un verbe pour un nom. Toutefois, s'il me fait besoin, je m'en servirai. Un de mes amis, et fort savant homme, disoit aujourd'hui que Platon le prenoit en six diverses significations. Je les vous dirai toutes, après que je vous aurai montré qu'il y a un genre; car pour cette heure nous cherchons ce premier genre où toutes les espèces sont comme suspendues , d'où naît toute division, et sous lequel toutes choses sont comprises. Le moyen de le trouver, c'est de prendre toutes choses en remontant, et de cette façon nous arriverons à ce qui est le premier. L'homme est une espèce, comme dit Aristote. Le cheval et le chien sont espèces. Il faut donc trouver quelque lien qui leur soit commun à tous et qui les comprenne sous soi. Que sera-ce? Animal. Animal est donc le genre de tout ce que je viens de dire, d'un homme, d'un cheval et d'un chien. Mais il y a des choses qui ont âme et ne se peuvent nommer animaux; car on tient que les semences et les arbres ont âme : aussi disons-nous qu'ils vivent et qu'ils meurent. Les choses animées seront donc par-dessus, et comprendront sous soi les animaux et les plantes. Mais il est des choses qui n'ont point d'âme, comme les pierres. Il faut donc trouver quelque chose plus générale que les animées, qui sera le corps, et dire qu'il est des corps animés et d'autres inanimés. Mais encore il y a quelque chose au-dessus; car nous disons qu'il est des choses corporelles et d'autres incorporelles. D'où sera-ce donc que nous les tirerons? De ce qu'assez, improprement je viens de nommer ce qui est. Et voici la division que nous en ferons : ce qui est est corporel ou incorporel. C'est donc le premier et le plus ancien genre de tous les autres; et s'il le faut ainsi dire, le genre général. Les
autres sont bien genres; mais ce sont genres spéciaux, comme Fliomme se peut dire genre ; car il a sous soi les espèces des nations : les Grecs, les Romains, les Parthes; les couleurs, blancs, noirs, blonds. Il y a puis après chaque particulier, Caton, Cicéron, Lucrèce. Ainsi donc en tant qu'il en contient d'autres sous soi, nous l'appelons genre ; en tant qu'il est contenu sous un autre, nous disons qu'il est espèce. Ce genre, qui est général, n'a rien au-dessus de soi. C'est le principe des choses : tout est sous lui. Les Stoïques le veulent faire précéder par un autre, duquel je m'en vais parler, quand j'aurai montré qu'à bonne raison j'ai donné le premier rang à ce genre dont j'ai fait mention comme ayant les bras assez larges pour tout comprendre. Voici la division que je fais : ce qui est est corporel ou incorporel ; il n'y a point de troisième. Des choses corporelles, les unes sont animées et les autres inanimées. Des animées, les unes ont esprit et âme, et s'appellent animaux, et les autres n'ont que l'âme seulement. Ou bien, les unes ont mouvement, marchent et passent; les autres sont fichées en terre, qui prennent nourriture et accroissement par des racines. Derechef, des animaux les uns sont mortels, et les autres immortels. Il y a quelques Stoïques qui font cettui-ci le premier genre , et je m'en vais vous dire sur quoi ils se fondent. Ils disent qu'en nature il y a des choses qui sont, et d'autres qui ne sont point. Du nombre de celles qui ne sont point sont les centaures, les géants et telles autres choses qui, bien qu'elles n'ayent point de substance, sont toutefois discernées par une forme que notre imagination leur a fait avoir * .
Je reviens à cette heure à la promesse que je vous ai
I. Tel est le texte de l'édition de i645; celle de ifiSg donne «. leur a fait voir. »
faite de vous dire la division que fait Platon de tout ce qui est au monde, en six sortes de choses. Premièrement, il y a ce qui n'est ni visible, ni touchable, ni perceptible par aucun sentiment ; mais pource qu'il est genre, il est seulement objet de l'esprit, comme l'homme en général ne se voit point, si fait bien * en particulier, comme Gicéron et Gaton. Un animal est chose qui ne se voit point; mais un chien et un cheval, qui sont espèces, se voient. Platon met au second lieu les choses qui sont éminentes et relevées par-dessus les autres, et appelle cela être par excellence : comme poëte est un nom commun à tous ceux qui se mêlent de faire des vers; et cependant entre les Grecs il ne s'entend aujourd'hui que d'un. Quand vous oyez dire le Poëte, pensez que c'est d'Homère qu'on parle. Qu'est-ce donc que nous pouvons dire être vraiment par excellence? G'est Dieu, si grand et si puissant que tout est petit et foible auprès de lui. La troisième sorte est des choses de qui proprement on peut dire qu'elles sont. Elles sont innombrables et hors de notre vue; et celles-là sont proprement le meuble de Platon^. Il les appelle idées, desquelles se fait, se prend, se forme tout ce que nous voyons au monde. Elles sont immortelles, immuables et inviolables. Je m'en vais vous dire que c'est qu'idée, ou pour le moins ce que Platon dit que c'est. Idée est l'exemplaire éternel des choses qui se font naturellement. J'interpréterai celte définition pour vous la taire mieux entendre. Je veux faire votre portrait. Vous êtes l'exemplaire de ma peinture, où mon esprit prend la forme qu'il donne à son ouvrage. Ainsi ce visage qui m'enseigne et qui m'instruit, et d'où je prends mon imitation, est une idée. Nature a de ces exemplaires de choses,