I . Pour litre, c'est-à-dire parce qu'il est
se conserver ; car encore que naturellement il eût la complexion bonne, et que sa taille lui eiit donné le nom qu'il avoit, ses voyages sur mer et les fortunes qu'il avoit courues avoient beaucoup diminué de sa vigueur. Mais il se rangea sous une abstinence si étroite, et se donna des lois si sévères en l'usage de tout ce qui sollicite nos désirs, qu'avec toute son indisposition il ne laissa pas de bien en%ieillir', car je crois que vous savez bien qu'il véquit quatre-vingts et un an justement, et qu'il décéda le jour mêmequ'il étoit né. Pour cette observation, etpource qu'il avoit accompli le nombre le plus parfait de tous, qui est neuf fois neuf, les IMages qui fortuitement se trouvèrent alors en Athènes lui sacrifièrent, comme l'estimant avoir eu quelque chose au-dessus de la condition ordinaire de Ihumanité. Mais je pense que quand il eût vécu quelques jours moins, et qu'ils ne lui eussent point fait de sacrifice, il ne s'en fût pas beaucoup soucié. Le bon régime et la sobriété ne sont pas de peu d'importance à nous faire vivre beaucoup. Ce n'est pas que la longue vie me semble chose qui doive être beaucoup désirée; mais aussi ne suis-je pas d'avis de la refuser. Quand nous sommes gens de bien, nous avons du plaisir d'être avec nous.
V. Il faut donc vider cette question, si on se doit dégoûter des extrémités de la vieillesse, et laisser venir la mort au pas ordinaire, ou bien aller au-devant, et de sa main propre se la procurer. Je ne fais point beaucoup de différence entre craindre la mort, et l'attendre lâchement. C'est une i\rognerie extrême, après que le vin est bu, de boire encore la lie, comme si on se fàchoit qu'il demeurât quelque chose dans le toimeau. Toutefois c'est encore une dispute, si la vieillesse est la lie de l'âge de l'homme; car on peut dire que c'est ce qu'il y a de plus clair et de plus net, au moins quand l'entendement est Maluebbe. II 3i
encore sain , que les sens font bien leur office , et que le corps n'est ni si perclus, ni si cassé, qu'il ne se puisse remuer : aussi est-il vrai qu'il y a bien différence de vivre longtemps, ou de mourir lentement. Mais si le corps est inutile à toutes fonctions, pourquoi ne tirerai-je l'esprit d'une demeure qui ne lui peut plus donner que de l'ennui? Et peut-être qu'il sera bon de le faire, un peu devant que l'occasion vous y convie, de peur que quand il le vous faudra faire, vous n'en ayez pas le moyen •, car puisqu'il y a plus de danger à vivre mal qu'à mourir tôt, un homme a bien peu de jugement, qui par le raccourcissement de quelques jours n'évite le hasard d'un si grand inconvénient qui lui peut arriver. Vous n'en voyez guère à qui devant que mourir la vieillesse n'ait fait sentir quelque incommodité; et pour le meilleur marché que nous en ayons, la \ie nous est inutile et ne nous sert non plus que si nous ne l'avions point. Mais d'ailleurs, quelle cruauté fait un homme de retrancher quelque portion de sa vie, encore qu'il sache bien qu'elle ne doit pas durer éternellement? Ne m'écoutez point à regret , comme si déjà ma parole s'adressoit à vous; mais comprenez bien ce que je vous vais dire. Si la vieillesse me laisse l'usage de moi-même, c'est-à-dire de la partie que j'ai meilleure en moi, je ne lui romprai point compagnie; mais si mon entendement se trouble, si le jugement et la mémoire me diminuent, et enfin si elle m'ôte la vie et ne me laisse rien que l'âme, je me dépêcherai de sortir d'un bâtiment qui s'en va choir. Pour une maladie dont la guérison n'est point désespérée et qui ne m'incommode point l'esprit, je ne me tuerai point; aussi ne ferai-je pour une douleur : mourir de cette façon, c'est être vaincu. Toutefois, si la douleur est incurable et qu'il la faille souffrir toute ma vie, je délogerai, non pour l'amour d'elle, mais pource que par elle
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je suis inutile aux actions pour lesquelles je suis au monde. Il ne faut ni mourir ni vivre pour la douleur. Il y a faute de courage en l'un, et de jugement en l'autre. 3Iais je me laisse emporter à ce discours, qui me servira de payement pour une autre fois. Et puis, comme pourroit mettre fin à sa vie celui qui ne la peut mettre à sa lettre? Adieu donc : je m'assure que je vous fais plus aise avec cette parole, qu'avec tout ce que je vous saurois dire de la mort.
Akgu.iient. — I. Différence de la joie et de la volupté , suivant les Stoïques. — II. Le sage n'est jamais surpris. — III. D'où vient que la folie est presque inséparable de l'homme , et le moyen d'y remédier. — IV. Qui doit être appelé sage. — V. La vraie joie ne se trouve point parmi les honneurs et les plaisirs du monde. — VI. Le sase est touiours content.
I. Votre lettre m'a bien donné de la volupté : trouvez bon que j'use des termes du peuple, et ne les prenez pas comme les Stoïques. La volupté, selon leur doctrine, est vice; je l'accorde. Mais si est-ce une parole que nous employons ordinairement, quand nous voulons dire que l'àme est en quelque agréable disposition. Je sais bien aussi que prenant les choses comme nous les prenons, la volupté est une chose déshonnête, et que la joie, à parler proprement , n'appartient qu'au sage seul, parce que c'est le rehaussement d'une âme assurée en sa vertu propre et en son propre bien. Toutefois nous disons ordinairement que nous avons eu bien de la joie que notre ami soit pourvu de quelque état, qu'il soit marié,
que sa femme soit accouchée. Et toutefois ce sont si peu joies ^ que souvent ce sont au contraire commencements dennuis qui lui doivent advenir. La joie a ces qualités jointes si inséparablement avec elle, que jamais elle ne cesse, et jamais ne se change en son contraire. Quand donc \irgile dit les mauvaises joies de F àme'^ ^ il s'accommode à la beauté des paroles , plus qu'il n'en cherche la propriété; car il n'est point de mauvaise joie. Il a donné ce nom aux voluptés, et s'est fort bien exprimé; car il a voulu signiGer des hommes joyeux de leur mal. Quoi qu'il en soit, ce n'est point sans cause que jai dit que votre lettre m'a donné bien de la volupté; car encore qu un malhabile homme se puisse bien réjouir pour un juste sujet, toutefois pource que son affection est déréglée, et qui en un moment est capable de mutation, je l'appelle une volupté sans compas ni mesure, que l'opinion d'un faux bien lui fait avoir. Mais pour venir à mon propos, il faut que je vous die ce qui ma contenté en votre lettre : c'est que vous êtes maître de votre discours. Il ne vous élève ni vous emporte que jusques où vous avez résolu daller. Il en est assez qui pour mettre un mot qui les chatouille, écriront des choses à quoi ils n'auront point pensé. Vous n'en êtes pas de même. \ ous n'écrivez rien qui ne soit bien joint, et qui ne se rapporte à votre sujet. Vous dites autant qu'il vous plaît, et toutefois votre discours a encore phis de substance que de paroles. C'est un témoignage de quelque suffisance plus grande, et qu'en votre âme il n"v a rien de superflu, ni de bouffi. J'v trouve des translations % ni
1. L'édition de ifiSg donne, par erreur évidemment : cf Ce sont si peu de joies, b Nous avons suivi le texte de i645 et de 1(548.