En latin : Nec apertis pectoribus haurimus
d'écumer le dessus, el pensons faire tort à nos autres affaires, si nous prenons quelque heure pour apprendre à nous faire gens de bien. Le principal empêchement que nous ayons, c'est que légèrement et avec peu de sujet nous entrons en bonne opinion de notre mérite. Si quelqu'un nous dit que nous sommes honnêtes gens, que nous avons bon jugement et bonne conscience , nous nous y accordons tout aussitôt, et ne nous contentons pas d'une louange où il y ait de Fapparence ; mais quoi que la flatterie nous amasse impudemment à nos oreilles, nous le recevons comme chose qui nous appartient. Nous savons bien que nous ne sommes ni si bons ni si sages comme on nous veut faire accroire ; mais cependant nous ne donnons jamais de démenti là-dessus ; el qui pis est, sommes tellement aveuglés de l'amour de nous-mêmes, qu'il n'v a rien de quoi plus volontiers nous nous oyons louer que de ce qui est directement contraire à ce que nous faisons. Sommes-nous cruels? nous voulons qu'on propose' notre humanité. Vivons-nous de rapines? nous voulons qu'on die que nous donnons tout. Sommesnous toujours ou dans un cabaret ou dans un bordeau ? nous voulons qu'on fasse cas de notre continence. Et de là vient que parce que nous croyons être les plus gens de bien du monde, nous ne pensons nullement à nous amender. Alexandre, comme il faisoit la guerre aux Indes, et saccageoit des peuples qui n'étoient pas seulement connus de leuis voisins, faisant le tour d'une ville qu'il assiégeoit, pour reconnoître l'endroit le plus foible de la muraille, il fut blessé d'un coup de flèche : toutefois il ne laissa point de continuer. Mais à quelque temps de là, comme la plaie se refroid issoit, pource que le sang ne couroit plus, elle commença à lui douloir" à bon escient.
I. Proposer^ citer pour modèle. — 2. Douloir , CAwser àe la douleur.
Etant donc contraint de se retirer: «Tout le monde, dit-il, me jure que je suis fils de Jupiter, mais cette blessure me fait bien connoîtreque je suis homme. » Faisons-en de même ; et quand on nous flattera selon la mesure de nos qualités, disons : « Vous me voulez faire accroire que je suis un suffisant homme, mais je vois bien combien je recherche de choses inutiles, et combien j'en désire qui seroieut ma ruine, si je les avois. Les bêtes mêmes ont plus de jugement que je n'en ai. La faim et la soif sont la mesure de leur manger et de leur boire, et je ne sais point encore combien il faut que je mange et boive pour me remplir. »
IV. Voulez-vous à cette heure que je vous montre que je ne suis pas sage? Le sage est celui qui plein de joie au cœur et au visage, vide de toute appréhension et de tumulte, est aussi content de sa condition comme les Dieux sont de la leur. Examinez-vous à cette heure vous-même : SI vous n'avez ennui quelconque qui vous trouble, si vous n avez point d'espérance qui vous donne des inquiétudes, si jour et nuit votre âme est en pareille assiette, toujours relevée et toujours agréable à soi-même , vous pouvez dire que vous êtes arrivé jusques où la félicité de l'homme peut aller.
\ . jMais si de toutes parts vous recherchez toutes sortes de voluptés, faites compte que vous avez aussi peu de sagesse que de joie. Quelque bonne volonté que vous ayez, vous vous abusez si parmi les richesses vous vous promettez d'y parvenir. Vous cherchez le contentement parmi les sollicitudes, quand vous le cherchez parmi les honneurs. Vous demandez des fleurs en une plante qui ne produit que des épines. La joie est le souhait général de tout le monde; mais le moyen d'en avoir une grande et permanente, personne ne le sait. Lun la cherche en la dissolution des festins, et en la superfluité des dépenses;
l'autre en la vanité des états', et d'avoir tout le peuple d'une ville à sa queue; l'autre aux bonnes grâces de sa maîtresse, et l'autre en l'ostentation des sciences, qui ne guérissent de rien. Toute cette manière de gens se laissent tromper à l'apparence de leurs passe-temps fugitifs et périssables, comme les ivrognes au vin, qui pour une plaisante humeur qui ne dure qu'une heui'e, leur donne des douleurs qui les accompagnent toute leur vie ; ou comme les ambitieux aux acclamations favorables d'une multitude, qui leur ont coûté beaucoup jusques à cette heure et leur doivent encore plus coûter à l'avenir. Souvenezvous donc que l'effet de la sagesse, c'est un contentement toujours égal à soi-même, et que nul accident n'est capable de diminuer. L'esprit du sage est comme l'état du monde : au-dessus de la lune le beau temps y est perpétuel. VI. Vous savez donc à cette heure quelle occasion vous avez de vouloir être sage , pource que le sage n'est jamais sans contentement. Ce contentement ne lui vient que de ce qu'il sait bien qu'il est homme de bien. 11 faut être juste, il faut être magnanime, il faut être tempérant; autrement il n'y a moven d'être joyeux. Et quoi donc, les fols et les méchants ne se réjouissent-ils point? non plus que des lions quand ils ont trouvé quelque proie. Après que ces misérables toute la nuit se sont lassés de vin et de femmes, et se sont rendus aux voluptés par impuissance d'y fournir, ils s'écrient alors :
Nann/iic ut siiprcriifini falsa intcr gaudia noctein Egrriniiis , nosti - .
Tous gens débauchés passent la nuit en de fausses joies, et comme s'ils n'en dévoient jamais passer d'autre. Cette