Comme eu un cercueil. [Edition de
492 LES ÉPiTRES DE SÉNÈQUE.
je m'occupe, c'est à mettre une fin aux affections vicieuses auxquelles je me suis laissé conduire par ci-devant. Je tâche de faire en sorte que le jour où je suis me tienne lieu de toute ma vie. Je ne le prends pas pourtant comme le dernier, mais comme le pouvant être. A cette heure même que je vous écris, je me tiens en état, comme si la mort me devoit appeler. Je suis toujours prêt de partir; et le peu de soin que j'ai combien je dois vivre* est occasion que je vis content. Autrefois j'ai pensé à bien vivre : à cette heure je pense à bien mourir. Or bien mourir, c'est mourir sans regret.
II. Donnez ordre que, s'il est possible, vous ne fassiez jamais rien contre votre gré. Tout ce qui doit être sera. La nécessité n'est que pour celui qui répugne; il n'y en a point pour celui qui consent. Je veux dire que quiconque volontairement obéit à ce qu'on lui commande, évite ce qu'il y a d'insupportable en la servitude, qui est de faire ce qu'on ne veut pas. Il n'y a point de misère à faire une chose par commandement : oui bien à la faire par contrainte. Réglons donc notre âme d'une façon que, s'il faut que quelque chose advienne, nous nous y accordions aussitôt, et surtout que le souvenir de sortir du monde ne nous afflige point, il se faut préparer à mourir premier qu'à vivre. Si nous n'étions insatiables, nous avons des provisions assez pour la vie. Mais toujours il nous semble et toujours nous semblera qu'il nous manque quelque chose. Les ans ni les jours ne font point la longue vie, mais la bonne disposition de l'esprit. Pour moi, Lucilius, je me contente; quand la mort voudra que je parte, je ne répondrai point que je n'ai pas assez vécu.
I. C'est-à-dire : et je m'inquiète si peu du temps que j'ai encore à vivre. En latin : <juia qaamdiu futuruni hoc sit miiiimi pendo .
AnGu.'MENT. — I. Le sage n'est jamais occupé, parce qu'il ne s'attache point aux choses; il s'y prête. — II. Celui a tout, qui méprise tout.
I. C'est une moquerie de dire que les occupations nous empêchent d'étudier. Nous faisons la plupart semblant d'avoir des affaires. Ceux qui en ont les augmentent, et ceux qui n'en ont point sont en peine d'en trouver. Pour moi, Lucilius, je suis de loisir, et en quelque part que je sois je suis à moi. Je me prête aux choses, mais je ne m'y attache pas, ni ne cherche point les occasions de perdre le temps. Je me donne partout de l'entretien, et toujours occupe mon esprit à quelque méditation qui me puisse apporter quelque profit. Pour être avec mes amis, je ne suis pas moins avec moi. Bien souvent, ou pour faire un office, ou pour quelque autre occasion, je me trouve en des compagnies où je ne suis pas. J'envoie mon esprit à la communication de quelque homme de bien, en quelque lieu qu'il soit, et de quelque siècle qu'il ait été. Je ne vais en part^ où je ne mène Démétrius avec moi. C'est le meilleur homme qui soit au monde. Aussi quelque nu qu'il soit, je quitte ceux qui sont couverts de clinquants, pour m' entretenir avec lui. Je ne le regarde jamais qu'avec admiration. Mais comme seroit-il possible autrement? Je vois qu'il ne lui manque rien.
II. Quelque autre que lui pourroit bien tout mépriser; mais d'avoir tout, c'est une richesse qui ne se trouve qu'en lui seul. Le plus court chemin d'avoir des biens,