I. Diverti, distrait. — 2. 11 v a dans le latin amaritudo
y a de rude, el ne nous en laisse que le plaisir tout pur. Si nous le croyons, nous mangeons du sucre et des confitures, quand nous nous ramentevons nos amis qui se portent bien; mais en la mémoire de ceux qui sont morts, on ne peut, à son avis, se réjouir sans s'affliger. Or qui est-ce qui ne sait point que les choses acres et mordicantes excitent l'appétit? Quant à moi je ne suis pas de son opinion. La souvenance de mes amis décédés m'est toute douce. Je n'y trouve rien d'aigre, ni rien d'amer. Quand je les ai, je pense les pouvoir perdre; quand je les perds, je pense les avoir encore. Vous êtes homme raisonnable, Lucilius : jugez de ce fait comme vous devez. Ne soyez pointingrat d'un bien que la fortune vous a fait. Elle vous a ôté un ami, mais elle vous l'avoit donné. Cette incertitude de ne savoir combien nous devons jouir de nos amis nous en doit faire jouir plus avidement. Représentons-nous combien de fois nous les laissons pour aller en quelque long voyage; combien demeurant en même Heu, nous avons passé de jours sans les voir, el nous trouverons que quand ilsvivoient ils n'étoient pas si souvent en notre compagnie comme à cette heure qu'ils sont morts. Mais comme est-il possible de ne se moquer point de ceux qui pleurent désespérément leurs amis, après les avoir possédés nonchalamment, etne lesaimenl qu'après les avoir perdus? La peur qu'ils ont qu'on révoque en doute s'ils ont aimé, parce qu'ils n'en ont jamais fait preuve, les fait pleurer de cette façon. Ils attendent bien tard à faire paroître leur affection. Si nous avons d'autres amis, nous leur faisons tort de penser qu'il n'y ait pas en eux de quoi se consoler de celui que nous avons perdu. Si nous n'en avons point, nous avons plus à nous plaindre de nous que de la fortune. Elle nous a ôté un ami, et nous n'en avons point fait du tout. Et puis qui n'a eu qu'un ami, n'en a point eu. Si quel-
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qu'un, à qui on auroit dérobé son manteau, s'amusoit à le pleurer, au lieu de chercher de quoi se couvrir les épaules et se parer du froid , ne diriez-vous pas qu'il n' auroit point d'entendement? Vous avez mis en terre un homme que vous aimiez; le remède est d'en amier un autre, vous aurez moins de peine à refaire un ami qu'à le pleurer.
III. Je sais que ce que je vous vais dire est en la bouche de tout le monde; mais pour cela je ne laisserai pas de l'alléguer. Le temps est le remède indubitable des ennuis que la raison ne peut guérir. La plus vilaine fin qu'un homme de jugement sauroit mettre à ses larmes, c'est la lassitude de pleurer. Laissez la douleur, plutôt que la douleur vous laisse ; et de bonne heure cessez de faire une chose que vous ne pouvez continuer longtemps, quelque volonté que vous en ayez. Nos pères, qui bailloient un an aux femmes pour pleurer, ne vouloient pas qu'elles pleurassent tout du long de Tannée, mais leur défendoient de pleurer plus d'un an. Quant aux hommes, les lois ne leur en donnent point de terme, pource qu'ils ne le peuvent si peu faire que toujours il n'y aille de leur honneur; et encore avec cette fragilité des femmes, laquelle est-ce de toutes celles qui s'attachent à leurs maris morts, et qui se veuillent jeter dans la fosse% de qui les larmes aient continué jusqu'au bout du premier mois? Il n'v arien qui nous attriste sitôt que la douleur. Quand elle est récente, il se trouve quelques gens qui la consolent; mais quand elle est vieille, le monde s'en moque, et justement; car il v a de la simulation, ou de la folie.