IV. Je sais bien, quoi que je vous écrive, que jamais
1. Dans Sénèque, tjipii entendu, il n'est question que de bûcher, vix a rogo detraclis.
Malherbe, it Sa
homme ne fut inconsolable, comme je fus en la mort clAnnéus Sérénus, et qu'à mon grand regret on me met entre les exemples de ceux que la douleur a vaincus. Toutefois aujourd'hui je condamne ma faute, et reconnois bien que cette affliction si démesurée venoit de ce que jamais je ne m'étois représenté qu'il pouvoit mourir devant moi. Tout ce que je m'imaginois, c'étoit qu'il étoit bien plus jeune que je n'étois. Et comme si les destins eussent compte les âges, je ne doutois point que je n'allasse au tombeau premier que lui. Le remède à cet inconvénient, c'est d'avoir toujours cette considération devant les yeux, que nous sommes mortels, et que nous n'avons rien qui ne le soit. Je devois dire alors : « Sérénus est plus jeune que moi; qu'importe? il doit mourir après moi, mais il peut mourir devant- " A faute de mètre préparé tie cette façon, la fortune m'a surpris et m'a donné cette secousse qui m'a pensé faire choir. A cette heure je n'ai jamais autre méditation en lame que la nécessité de quitter le monde, et l'incertitude à quelle heure, et par quelle porte il en faudra sortir. Tout ce qui peut arriver quelquefois peut arriver aujourd hui. Pensons donc, Lucilius, que nous irons bientôt nous-mêmes là où nous avons regret quil soit allé, et peut-être, si selon l'opinion des sages il v a quelque vie qui nous reçoive au partir de celle-ci, celui que nous pensons être mort n'a fait que nous précéder.
AKGOMEîiT. — I. Les préceptes de la philosophie bien entendus sont des remèdes aux maladies de l'ànie. — II. Il faut honorer ceux qui nous ont frayé le chemin à bien vivre.
Vous fûtes hier avec nous. Si vous n'y aviez été ni plus tôt ni plus souvent, vous auriez sujet de vous plaindre. C'est pourquoi j'ai dit avec nous; car avec moi, vous v êtes perpétuellement. Il m'étoit survenu quelques amis, pour lesquels il falloit faire un peu plus de fumée que de coutume, non toutefois tant comme celle des grandes cuisines, qui met les sentinelles d'une ville en alarme; mais assez pour faire connoître que j'avois des hôtes. Nous parlâmes de beaucoup de choses, comme font des amis qui mangent ensemble; mais d'un pi'opos nous passions à l'autre, sans en continuer un jusqu'à la fin. Après cela nous nous nihnes à lire dans Q. Sextius le père. Sans mentir, je trouve que c'est un grand homme, et stoïque, quoiqu il v en ait qui ne le veulent pas avouer. Bon Dieu, que je le trou\e nerveux! que je le trouve relevé! Les écrits des autres philosophes ne sont pas de même. Toute leur recommandation vient du nom de leur maître; au demeurant ouvrez-les, vous u'v trouverez pas une goutte de sang. Ils proposent, ils disputent, ils cherchent des subtilités ; mais au partir de là , vous en sortez avec si peu de résolution que vous en avez apporté. Mais de Sextius, vous n'en sauriez si peu lire que tout aussitôt vous ne disiez : « II a de la vie, il a de la vigueur; il est Hbre, il est au-dessus de l'homme; c'est à cette heure que je me sens du courage et de la force. » Quant à moi, je vous confesserai librement qu'en quelque posture que
5oo LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
soit mon âme, je n'ai pas sitôt commencé de le lire, qu'il ne me prenne envie de provoquer tout ce qu'il v a de malheur au monde, et de faire un appel à la fortune même. Je pense être en la place de cettui-ci qui dans \ irgile demande un sujet de faire paroître sa valeur :
Spumantemque dari pecora inter incrtia votis Optât apri(m, aut fulvum descendere monte leoiiem'^.
Il faut que j'aie ou de Toccupation à ma Aaleur, ou de l'exercice à ma patience; car entre autres choses, Sextius a cela de particulier que , vous montrant combien est grande la félicité qu'il vous propose, par même moyen il vous fait connoître qu'il n'est point impossible d"v parvenir. Il la vous fait voir en un lieu haut, mais accessible à qui se voudra mettre en chemin. La vertu même fera que ses contentements vous sembleront des miracles, et cependant vous ne désespérez point de les avoir. \\ faut avouer qu'il n'y a point d'occupation à qui je donne plus d'heures qu'à l'étude de la philosophie. Mais j'en suis connue du monde , que je regarde tous les jours avec autant d'ébahissement que si jamais je ne l'avois vu. Aussi toutes ses inventions et ses inventeurs me sont vénérables; il s'en faut saisir conmae d'une succession commune: cela m'est acquis, cela est fait pour moi. Mais aussi devons-nous imiter le bon père de famille, et faire que par notre industrie cet héritage aille à la postérité, meilleur et plus riche que nous ne l'avons reçu. On nous a bien laissé de la besogne: nous en laisserons bien à ceux qui viendront après nous. Et quiconque naîtra d'ici à mille siècles, s'il y prend peine il aura toujours moyen d'y ajouter quelque chose du sien. Mais quand les premiers auroient si exactement travaillé qu'il n'y aurôit moyen de rien inventer après eux, il ne faut point craindre
I Virgile. Enéide, liv. H , v. i58, iSg.
EPITRE LXIV. 5oi
qu en la nouveauté seule d'user des inventions et en la dextérité de les disposer, il n'y ait toujours assez de matière pour les esprits que produiront les siècles futurs.
I. Faites compte qu'on nous a laissé des médicaments pour guérir les yeux : tout ce que vous avez à faire, sans en chercher d'autres, c'est de savoir bien appliquer ceuxci, selon que le mal ou le temps le requerra. L'un est bon pour la démangeaison des yeux, l'autre pour la crassitude^ des paupières, l'autre pour le divertissement d'une défluxion subite- ; l'autre éclaircit la vue. C'est à vous de les broyer, de choisir le temps d'en user, et de savoir la quantité qu'il en faut mettre de chacun. Les anciens nous ont laissé des remèdes pour la guérison de l'âme. C est à nous maintenant de savoir quand et de quelle façon il les faut appliquer. Ceux qui nous ont précédés sont allés bien avant, mais non pas jusqu'au bout.
IL Quoi qu'il en soit, nous leur devons de l'admiration et sommes tenus de les révérer comme Dieux. Et quand nous aurions leurs portraits et que nous célébrerions leurs nativités, je ne pense pas que ce ne nous fut un grand aiguillon pour nous inciter à la vertu. Pour le moins en devons-nous toujours parler avec honneur et rendre à ces précepteurs universels du genre humain, et qui nous ont fait l'ouverture à des choses si profitables, le respect et la révérence que nous rendons à nos précepteurs particuliers. Si nous voyons venir un consul ou un préteur, nous lui ferons toutes les démonstrations qu'on fait aux personnes de leur mérite? nous mettrons vitement* pied à terre; nous nous découvrirons et leur quitterons le chemin ? Et quand M. Caton, Lélius, Scipion , Socrate , Platon, Zenon et Cléanthe se présenteront à nous, nous