Sed, ut ita dicam, condUint, dit Sénèque, et oblectant
EPITRE LXVI. 5i3
qu'il confesse avoir du mérite. Mais il aimeioit mieux n'en avoir que taire. En ce rang il met la patience en quelque fâcheuse maladie, et la constance aux extrémités d'une douleur. Il étoit sujet à la pierre et à la colique, et en étoit si tourmenté , qu'il est impossible de l'être davantage. Et néanmoins, il dit que le jour même qu'il avoit quelque accès de l'une de ces maladies ne se passoit pas sans contentement. Or il n'y a point de contentement hors la jouissance du souverain bien. Il s'ensuit donc que ces choses que vous aimerez mieux n'éprouver point, et que toutefois quand l'occasion s'offre de s'en servir, vous avouez être chérissables , louables et dignes d'aller du pair avec les plus grands biens, sont estimées biens par Epicure. Aussi ne peut-on nier que les biens qui ont fait la clôture d'une vie bien heureuse, qu'Epicure même en mourant a remerciés, ne puissent faire comparaison avec les biens qu'on met au premier degré. Tout ce que je vous ai dit, T>ucilius, n'est encore rien : il faut que vous me donniez congé de passer plus avant. S'il étoit possible qu'il V eût des biens plus grands les uns que les autres, je prendrois ceux qui vous sembleroient désagréables, el laisserois les doux et les délicats. Les prospérités sont plus aisées à conduire que les adversités à passer. Je sais bien que le même jugement qui nous rend modérés en la bonne fortune, nous garde en la mauvaise de perdre le cœur, et qu'un soldat qui sans peur aura été en garde hors de la tranchée en une nuit que l'ennemi n'aura point donné d'alarme, peut bien être aussi brave que celui qui, après avoir eu les jarrets coupés, aura combattu sur les genoux et ne se sera jamais voulu rendre. Mais quoi que ce soit, ceux qu'on voit revenir sanglants, ou d'un assaut ou d'une charge, ont des acclamations do louange et des bénédictions du peuple plus particulières ot plus affectionnées que ceux qui, bien qu'ils aient aussi
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bien fait, toutefois ne rapportent point de marques d'v avoir été. C'est pourquoi, sans mentir, je ferois plus de cas de ces biens à qui la fortune a donné de rexercice, qui ont vu les tempêtes, et y ont fait preuve de leur suffisance, que de ceux qu'une bonace continuelle a laissé languir* en oisiveté. A quelle main entière du plus vaillant homme du monde ne préférerois-je celle de Mucius, loute tronçonnée et rôtie comme elle fut? Du même courage qu'il asoit méprisé les ennemis, il voulut mépriser les flammes, et ne se lassa de regarder fondre sa main dans le feu, que Porsenna, par envie d'un si bel acte, lui fit ôter en dépit qu'il en eût; et pour faire cesser sa gloire, fit cesser le plaisir qu'il prenoit en sa punition. Qui me gardera que je ne mette ce bien entre les premiers, et que je ne l'estime d'autant par-dessus ces biens paisibles et qui n'ont jamais senti secousse aucune de la fortune, que c'est chose plus nouvelle de vaincre avec une main perdue, qu'avec une main armée? — Et quoi donc, me desirerai-je ce bien? — Pourquoi non? Comme aurois-je le courage de faire une chose, si je n'avois le courage de la désirer; sinon que je pensasse être mieux à mon aise de bailler mes jambes à frotter à quelque bardache déjà vieil, ou me faire chatouiller les doigts par je ne sais quelle femme, ou par quelque homme qui ne vaudroit guère mieux? Pourquoi n'estimerai-je Mucius bien plus heureux, qui tendit sa main au feu, comme s'il l'eût présentée à quelque opérateur pour la manier? Il raccoutra* tout ce qu'il avoit gâté; sans armes, et tout estropié qu'il étoit, il mit fin à la guerre, et avec un morceau de main emporta la victoire de deux rois.
I . Dans les diverses éditions : a a laissé languir, » sans accord du participe.