Un repos
3. Ce que, ce fait que. Le sens est : « que si Jupiter ne les désire point, c'est parce que... »
peut user et cependant ne les désire point. Pour ce, rangeons-nous à l'opinion de Sextius : suivons le chemin qu'il nous montre; oyons-le crier :
C'est par ici qu'on monte dans les cieux*.
IV. C'est par frugalité ,. c'est par tempérance, c est par magnanimité. Les Dieux ne sont ni superbes ni envieux. Comme quelqu'un se présente pour monter, ils sont aussitôt disposés à le recevoir et lui tendre la main. Vous étonnez-vous d'ouïr dire qu'un homme de bien aille trouver les Dieux? Dieu vient bien trouver les hommes, et qui plus est, se loger dans les hommes. Vous ne voyez point un homme avoir l'âme bonne, que Dieu ne soit chez lui. Il V a dans les corps humains des semences de divinité, lesquelles cultivées par une bonne main, sortent semblables à leur origine ; et par une mauvaise, meurent incontinent, comme semées en terre stérile et marécageuse : tellement que pour le blé qu'on pensoit avoir, la récolte ne sera que d'aubifoin et de pavot ^ .
I. Virgile, Enéide, liv. IX, v. 641. Sénèque a substitué hac à sic dans l'hémistiche qu'il cite [sic itur ad astra) .
3. Aubifoin, bleuet. Il y a dans le latin créât purgamenta pro frugibus .
Argument. — I. L'honnête est le seul bien de l'homme. — U. La crainte des adversités et de la mort nous fait vi\Te en alarme perpétuelle. — III. Le mépris des choses fortuites et de la mort nous rend heureux. — IV. La vertu n'a faute de rien. — V. Les biens de l'âme, et non ceux du corps, sont les vrais biens. — VI. Comme il faut user des biens extérieurs. — VIL La félicité ne dure pas longtemps. — VIII. Comme il se faut fortifier contre les injures de la fortune. — IX. Louange de la vertu. — X. Qu'il ne faut point appréhender les maux à venir.
Votre lettre m"a fait plaisir, parce qu'elle m'a réveillé d'un endormissement où j'étois et m'a donné sujet de faire travailler ma mémoire, qui certainement devient paresseuse et commence déjà de s'appesantir.
I. Mais pourquoi , Lucilius , ne voudriez- vous croire que le principal instrument de la félicité de l'homme, c'est de tenir pour indubitable qu'il n'y a point d'autre bien que ce qui est honnête? Certainement celui qui a cette opinion bien gravée au cœur, est heureux en soimême : qui ne l'a point, est sous la tyrannie de la fortune et dépend de la volonté d'autrui. Tantôt il pleurera de ses enfants qui seront morts ; tantôt il s'affligera de ce qu'ils seront malades, et tantôt il aura de l'ennui de les voir mal vivants et débauchés. Un autre aimera passionnément la femme de son voisin ; un autre sera jaloux de la sienne jusqu'à la fureur. Il s'en trouvera quelqu'un qui sera désespéré de n'avoir pu entrer en un état; et quelque autre si empêché du sien qu'il aimeroit mieux n'en avoir point.
IL Mais de toutes les causes de notre misère, la plus générale est la crainte de la mort; parce que de toutes
parts elle nous menace, et que de tous lieux elle sort pour nous assaillir. C'est pourquoi, si nous ne délogeons cette peur de notre âme, il se faut résoudre de vivre en alarme perpétuelle et, comme ceux qui sont en terre d'ennemi, ne faire autre chose que regarder à l'entour de nous et tourner la tête aussitôt que nous entendrons quelque bruit. Nous nous représeaterons tantôt ceux qui ont été envovés en exil, ou qui ont été mis hors de leurs biens ; tantôt ceux qui ont faute en leur abondance, qui est^ la pauvreté la plus fâcheuse de toutes ; tantôt ceux qui ont fait naufrage ou souffert qiielque chose de semblable, quand par la haine du peuple ou par l'envie, qui est le plus dangereux trait que la fortune tire contre les gens de bien, lorsqu'ils s'en doutoient le moins ils se sont trouvés frappés, comme grain en temps calme ^, ou comme d'un foudre inopiné, de qui la chute a fait trembler tous les lieux d'alentour; car ainsi qu'en cet accident celui qui se trouve auprès du blessé n'est pas moins étonné que lui , tout de même aux inconvénients qui arrivent par une violence extraordinaire, comme quelqu'un est accablé de malheur, les autres sont tellement abattus de crainte, que la calamité de celui qui souffre n'est pas plus grande que de ceux qui considèrent qu'ils sont capables de souffrir. Il n'y a point d'homme qui ne s'émeuve, quand quelque orage surprend un autre au dépourvu. Nous sommes comme ces oiseaux qui s'enfuient pour ouïr siffler une fronde : il ne suffit pas de craindre le coup , le bruit même nous épouvante.
III. Il n'est donc pas possible d'être heureux, sans dépouiller cette opinion; car il n'v a rien d'heureux que ce
1. C'est-à-dire : au milieu de leur abondance, ce qui est, etc.
2. U faut probablement lire : « comme d'un grain en temps calme. » Le latin porte : proceltœ more qiix in ipsa sereni fiducia solet emergere.
qui est assuré. On ne vit jamais bien entre les défiances. Quiconque se passionne pour les choses fortuites, il se taille plus de besogne qu il n'en sauroit coudre. Il n'y a qu'une voie pour se mettre en sûreté : c'est de mépriser ce qui est extérieur, et ne chercher son contentement qu'en la vertu ; car quiconque pense qu'il y ait quelque chose de meilleur, ou qu'il y ait quelque autre bien au monde, cest à lui de tendre le coin de son manteau pour recevoir ce que la fortune voudra jeter dedans. Imagmez-vous que la fortune fait des jeux , et que sur cette compagnie universelle du genre humain, elle épand des biens, des faveurs et des états; que de ces présents, les uns sont mis en pièces entre les mains de ceux qui tirent les uns contre les autres , les autres partagés de mauvaise foi , les autres coûtent plus qu'ils ne valent à ceux qui les ont, les autres échéent* à ceux qui pensent ailleurs, les autres se perdent de trop d'envie de les avoir, ou nous coulent des mains, pour avoir été pris trop avidement; et que de tous ceux qui remportent quelque chose, il n'v en a pas un à qui le plaisir dure longuement. C'est pourquoi les plus avisés, comme ils voient apporter toutes ces bagatelles , ils sortent du théâtre et ne veulent pas attendre le hasard d'une chose qui ne vaut guère et qui leur pourroit coûter beaucoup. On ne fait jamais à coups de poing avec ceux qui se retirent^; on ne frappe point sur un qui s'en va. C'est au butin que se fait la noise : c'est là que nous bouillons, que nous nous tourmentons. Nous pensons avoir trop peu de mains; tantôt nous en regardons l'un, tantôt nous nous tournons vers l'autre. Nous ne trouvons pas qu'on jette assez vite. En cette multitude infinie d'attendants, il n'y