‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 271 sur 332 · IV. Voulez-vous que je vous die pourquoi la vertu n'a · texte numérisé non relu

IV. Voulez-vous que je vous die pourquoi la vertu n'a

I . L'ait faillie, c'est-à-dire : l'ait nianquce. — 2. Somme, en somiac.

faute de rien ? pource qu'elle s'éjonit de ce qu'elle a, sans désirer ce qu'elle n'a point. Tout lui est grand, parce que tout lui suffit. Si vous ne jugez des choses de cette façon, il ne faut plus parler de foi ni de piété, parce qu'il ne se peut faire que pour elles on n'endure quelque chose de ce qui s'appelle mal, et qu'on ne dépende* beaucoup de ce qui s'appelle bien. Il ne faut plus parler aussi de valeur, parce qu'il la faut faire connoitre par des effets; ni de magnanimité, parce qu'elle ne se peut rehausser qu'en dédaignant comme fanges tout ce que le vulgaire désire comme trésors. C'est fait aussi du commerce de la courtoisie. Il nous fâchera de faire plaisir et de le reconnoître, comme de faire quelque besogne bien pénible et bien difficile, parce que nous estimerons quelque chose plus que le devoir, et penserons plus à l'utilité qu'à l'honneur.

V, Mais laissons toutes ces raisons à part. Ou ce que l'homme appelle bien ne l'est point, ou la condition de Dieu n'est point si heureuse que celle de l'homme; parce qu'il est assez de choses, comme le plaisir des femmes, la bonne chère des festins, et une infinité de voluptés où nous passons le temps , qui ne sont point à l'usage de Dieu. 11 faut donc croire, ce qui n'est pas bien aisé, que Dieu n'a pas tout ce qui est bien, ou conclure que ces choses-là ne sont point biens , puisque Dieu ne les a point. Ajoutez à cela, que la plupart de ces choses qu'on appelle biens, ne sont pas si parfaits en nous, comme ils sont en beaucoup d'animaux. Ils mangent avec plus de volupté, parce qu'ils mangent plus avidement. Ils continuent plus le plaisir de la chair, que nous ne faisons; ils ont plus de force que nous n'en avons, et ne sont point si sujets aux maladies comme nous sommes, et par

I, Dépendre, voyez p. 491» note 2.

conséquent ils sont plus heureux en leur condition que nous en la nôtre. Ils ne savent que c'est de malice, ni de fraude. Les voluptés leur sont aussitôt possédées que souhaitées, sans que la honte ni la crainte les empêchent de les prendre quand il leur plaît. Avisez donc si vous appellerez bien, une chose que les hommes ont et que Dieu n'a point. C'est en l'âme qu'il faut loger le souverain bien. 11 se chancit et se gâte, si de la meilleure partie qui soit en nous nous le transportons aux sens, que les bêtes brutes ont meilleurs et plus aigus que nous n'avons. Ce n'est pas en la chair qu'il faut constituer notre principale félicité. Les vrais biens solides, et non périssables, sont ceux que la raison nous donne. Les autres ne sont biens que par opinion, et ne sont ainsi nommés qu' improprement .

VL II les faut donc appeler commodités, et les tenir, non comme partie de nous, mais comme nos esclaves, et quoiqu'ils soient logés chez nous, nous souvenir toujours qu'ils sont étrangers. Mettons-les au nombre des choses basses et abjectes, pour lesquelles nous n'avons point sujet de nous enorgueillir. Quelle simplesse et quelle folie est-ce à un homme de se glorifier de la beauté d'un ouvrage qu'il n'a point fait! Ce sont choses qu'il faut avoir auprès de nous, mais non pas les v coller, afin que quand la fortune les voudra prendre, pour les porter en quelque autre part, elles s'en aillent sans emporter la pièce. Servons-nous-en : ne nous en parons point, et nous eu servons le moins que nous pourrons, comme d'une chose que nous n avons qu'en séquestre, et qui ne nous doit pas demeurer.

Yll. Pour les posséder longtemps, il les faut posséder discrètement. Une félicité qu'on ne soutient point s'accable d'elle-même. Et puis quelle raison avons-nous de nous fier à ces biens qui d'un jour à l'autre ne font que

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changer de maître? S'ils nous abandonnent, ne demeurerons-nous pas sans appui ? S'ils se tiennent avec nous, ne sommes-nous pas en un trouble d'esprit perpétuel? ^'ous en vovez peu de qui la félicité cesse doucement; les autres tombent au milieu de leui* grandeur : ce qui les avoit fait monter les fait descendre. Il y faut donc apporter de la mesure et de l'épargne. Le désordre précipite les richesses et n'en pense jamais voir le bout : il n'est point d'abondance qui ne s'épuise , quand les choses ne sont conduites par la raison. \ous en avez Texpérience en la ruine d'une infinité de villes qui, renversées en la fleur de leurs prospérités, ont perdu par intempérance tout ce que jamais la vertu leur avoit acquis.

y m. Il se faut fortifier contre ces accidents : or il n'y a muraille inexpugnable à la fortune. Il faut donc que la fortification soit intérieure. Si tout est bien de ce côté-là, la place peut bien être battue, mais non pas prise. Voulez-vous savoir quelle est cette fortification? Ne nous offensons de rien qui nous arrive : mais pensons que ce de quoi nous semblons être incommodés est une pièce nécessaire à la conservation de l'univers, et du nombre des choses sans lesquelles le cours et l'office du monde auroient quelque défectuosité. \'oulonstout ce que Dieu voudra; et s'il nous est permis d'avoir quelque bonne opinion de nous, ayons-la pour être invincibles à la fortune, tenir les adversités sous nos pieds, et par le moven de la raison, plus forte que nulle autre chose, vaincre tout ce qu'on estime qu'il est impossible d'endurer. Aimons la raison : nous ne saurions avoir de meilleure défense que son amour, contre tout ce qui nous sauroit assaillir. Si les bêtes sauvages, de qui le courage n'est autre chose qu'une impétuosité brutale et inconsidérée, pour l'amour de leurs petits, se jettent à corps perdu dans les ferrements qu'on leur présente; si les jeunes âmes, quand il est

question d'aller où la gloire les appelle, ne trouvent ni feu ni glaive qui les arrête; s'il s'en trouve même quelques-uns qui se perdent volontairement pour des choses qui n'ont rien de la vertu que l'ombre et l'apparence, pourquoi n'espérerons-nous que la raison, d'autant qu'elle est plus magnanime et plus résolue que toute autre chose, d'autant plus courageusement se fera passage parmi les étonnements et les dangers? Vous me direz que toutes ces opinions de n'estimer point qu'il v ait autre bien que ce qui est honnête , ne me serviront de rien contre la fortune, et que pour cela je ne laisserai pas d'en recevoir des incommodités, parce qu'avouant (comme je fais; que ce sont biens d'avoir des enfants sages, d'être d'une ville où la vertu fleurisse, d'avoir un père et une mère qui soient gens de bien, je ne puis voir ni ma ville assiégée, ni mes enfants morts, ni mon père et ma mère prisonniers, que je ne me trouble, et que comme bon fils, bon père et bon citoyen, je ne participe à la misère de leur condition. Je vous dirai premièrement la réponse ordinaire qu'on V fait, et puis ce que j'v voudrois ajouter du mien. Il est de certaines choses que nous ne perdons point, qu'il ne nous vienne des incommodités en leur place, comme quand la bonne disposition nous laisse, la mauvaise nous demeure ; quand nous cessons de voir, nous demeurons aveugles; quand nous avons un jarret coupé, nous devenons boiteux. Le même danger n'est pas aux choses qui ont été alléguées. Si je perds un fidèle ami, je ne deviens point infidèle; si je perds de bons enfants, ma piété ne s'ea altère point; et puis je ne perds point ni mes enfants, ni mes amis, mais seulement leurs corps. Or un bien ne se perd point, s'il ne devient mal; qui est chose contre nature, pource que ni la vertu, ni rien qui soit fait de sa main n'est sujet à corruption. Au partir de là, si vos amis sont morts ou vos enfants, qui étoient

tels que vous les aviez désirés, c'est une perle que vous avez moyen de refournir : la vertu qui les avoit fait ^ gens de bien tiendra leur place.

IX. C'est une pièce qui répare toutes les brèches que la fortune fait : elle ne laisse rien vacant. Quand vous l'avez en l'esprit, vous n'y avez rien de vide. Elle vous ôte le regret de toutes choses : elle seule vous tient lieu de tout ce que vous sauriez souhaiter. C'est d'elle que tous biens prennent origine, et par elle qu'ils font leur opération. Que vous souciez-vous qu'on vous ait pris une cruche d'eau ^, puisque la source vous en est demeurée? Comme vous ne diriez pas qu'un homme soit plus juste, plus tempérant, plus prudent ni plus honnête, pour avoir ses enfants encore en vie que pour les avoir perdus, aussi ne direz-vous pas qu'il soit plus homme de bien. Un homme, pour avoir des amis ou n'en avoir point, n'en est ni plus sage, ni plus fol : il n'en est donc ni plus heureux, ni plus malheureux. Tant que la vertu nous demeure entière, nous ne nous pouvons apercevoir d'avoir rien perdu. Comment donc un homme qui a des amis et des enfants n'est-il point plus heureux que celui qui n'en a point? Pourquoi le seroit-il? Le souverain bien n'est susceptible ni d'accroissement, ni de diminution ; il demeure en un état. De quelque façon que la fortune vive avec lui, qu'elle lui continue ses jours ou les lui retranche, comme bon lui semblera , l'âge pourra bien être divers, mais la vertu ne sera toujours qu'une. Faites deux cercles, un grand et l'autre petit : l'un ne sera ni plus ni moins cercle que l'autre. Laissez-en l'un, efifacez l'autre : ils ont eu tous deux une pareille forme. Une chose droite ne s'estime ni par la grandeur, ni par le nombre, ni par le temps. Pour être plus courte, ou plus longue, cela n'im-

I. Voyez plus haut, p. 436. — 2. Dans l'édition de i645 : cruchce.

porte. Réduisez une vie de cent ans à Tespace d'un jour. Elle n'en est pas moins louable. La vertu quelquefois a beaucoup d'étendue. Elle a la police d'une ville, le gouvernement d'une province, le maniement d'un royaume. Elle donne des lois, entretient des amitiés, dispense les offices réciproques entre les pères et les enfants. Quelquefois la pauvreté, l'exil et la solitude la réduisent au petit pied; mais quoique des honneurs les plus apparents elle revienne à la vie privée, quoique du sceptre elle descende à la houlette, quoique d'une domination grande et spacieuse elle rentre au ménage d'une maison, ou plutôt d'une cabane , et qu'enfin chassée et de maison et de cabane, elle n'ait autre retraite que chez soi-même, parce qu'en ces mutations elle est immuable, que sa constance est aussi droite et aussi ferme que de coutume, sa prudence aussi judicieuse et aussi exacte, sa justice aussi forte contre la corruption, elle se peut dire aussi grande, et par conséquent aussi heureuse que jamais. Cette félicité stable, grande et tranquille, qui ne se forme point que par la science des choses divines et humaines, n'est en autre lieu qu'en l'entendement. Outre ces réponses , je m'en vais vous dire celles que je voudrois faire de moi-même. Le sage ne s'afflige point de la perte, ni de ses enfants, ni de ses amis. Il supporte leur mort de la même résolution qu'il attend la sienne. L'une le fait douloir aussi peu que l'autre le fait craindre. La vertu ne dément jamais une action par l'autre. Tous ses ouvrages ont une correspondance avec elle. Ce qui ne seroit pas, si l'âme, qui doit être haute et relevée, se laissoit abaisser à la douleur. L'étonnement et l'anxiété sont toujours déshonnêtes ; une action lente et molle n'est jamais belle. La vertu ne sait que c'est de peur. Elle est toujours prête, toujours résolue, et jamais ne marchande, quand il est question de s'employer. El quoi donc? ne lui verrez-vous jamais

Malhehue. II 3"

aucun de ces signes que les hommes ont quand ils se troublent : la couleur changée, le visage ému, les membres tremblants, ou quelque autre telle agitation inconsidérée que fait la nature outre* le commandement de la raison? Je vous avoue qu'oui; mais quoi qu il en soit, toujours cette impression lui demeurera, que la perte des enfants et des amis n est chose ni mauvaise, ni digne de troubler un esprit bien fait. Quoi qu'il faille faire, elle n'y est ni rétive, ni timide.

X. C'est à ceux qui n'ont point de jugement, de faire les choses à regret, d'avoir le corps en une part et l'esprit en l'autre, et se faire tirer entre deux contraires mouvements. De là vient que là où ils cherchent de la gloire, ils trouvent de la honte, et font même sans affection ce qu'ils pensent faire avec honneur. Que s'ils se doutent de quelque mal, la peur de l'avoir ne les tourmente pas moins que s'ils l'avoient, et déjà par appréhensions ils soufTrent ce qu'ils appréhendent de souffrir. Comme les maladies du corps ont toujours quelque pesanteur de nerfs, quelque lassitude sans travail, quelque bâillement ou quelque frisson de membres qui les précède, l'esprit en est tout de même : il n'est point abattu, qu'il n'ait des secousses auparavant. Il les prévient^ par imagination, et se laisse choir devant qu'il en soit temps. Mais comme pourroit mieux montrer un homme qu'il n'a point de sens, que de ne se réserver pas à la venue du tourment, mais aller quérir des misères que pour le moins il doit différer, s'il n'a moyen de s'en garantir du tout? \oulez-vous que je vous montre qu'on ne se doit point tourmenter de l'avenir? Qu'on vous menace d'un supplice d ici à cinquante ans; vous n'avez de quoi vous mettre en peine, sinon que vous veuillez enjamber par-

I. Outre, saus. — i. Prévenir est pris ici dans le sens de devancer.

dessus tout cet espace d'entre deux, et vous rendre présents dès à cette heure des ennuis qui ne vous sont promis qu'en un siècle futur- Tout de même font ces esprits qui prennent plaisir d'être malades, et faute d'autre sujet', recourent à des misères déjà vieilles, pour y trouver de nouvelles matières de s'affliger. Le futur est absent comme le passé : nous ne sentons ni l'un ni l'autre. Or où il n'y a point de sentiment, il n'y peut avoir de douleur.

ARGtMEîîT. — I. Préférer le bieu faire au bien dire. — II. Trois sortes de sages. — III. Quel est le contentement de celui qui a renoncé aux honneurs du monde.

Vous vous plaignez que mes lettres n'ont point beaucoup d'artifice^. Mais qui voyez-vous qui parle artificieusement, que quelqu'un ' qui veut donner du sujet qu'on se moque de lui? Quant à moi, je vous écris tout de même que si je devisois avec vous. Je n'y fais ni plus de recherche, ni plus de déguisement : s'il étoit possible, j'aimerois mieux vous montrer mon opinion que la vous dire. Quand je disputerois même, je me garderois de battre du pied, ni de jeter les mains, ni de hausser ma voix. Je laisserois cela pour les orateurs, et me contenterois de vous faire voir mes conceptions ni trop bien en point ni trop déchirées. Toute la peine que je voudrois prendre, ce seroit de vous faire croire que je ne dis rien que ce que

1. Nous adoptons le texte des éditions de ifi45 et 1609; celles de 1639 et 1648 portent faute d'être sujet, ce qui n'offre point de sens.

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