‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 280 sur 332 · I. Virgile, Enéide, liv. VI, v. S^H · texte numérisé non relu

I. Virgile, Enéide, liv. VI, v. S^H

ÉPÎTRE LXXYII. 599

ceux qui viendront au monde après vous, y passeront. Une entre-suite invariable attache et tire toutes choses. Combien pensez-vous qui! mourra de peuple après vous? Combien avec vous ? Si vous en voyiez mourir beaucoup d'autres quand et vous, je pense que votre appréhension en seroit moindre. Vous avez donc occasion de vous assurer ; car une infinité d'hommes et d'animaux, qui dune façon, qui de l'autre, meurent en cette même heure que vous mourez ^ Et au demeurant êtes-vous si malavisé de ne penser jamais arriver en un lieu pour lequel vous ne cessez de cheminer? Il n'v a si long chemin qui n'ait un bout : vous vous abusez, si vous pensez que je vous aille chercher de grands personnages, pour vous en proposer les exemples : je vous veux alléguer des enfants. On conte d un jeune garçon de Lacédémone, âgé seulement de douze ou treize ans, qu'ayant été fait prisonnier à la guerre, il crioit en son langage dorique : « Je ne servirai point; » et par effet il montra qu'il avoit dit vrai; car au premier commandement servile et déshonnéte qu'on lui fit, qui fut d'apporter un pot de chambre, il se donna si grand coup de la tète contre un mur qu'il se tua. Nous avons la liberté si près de nous, et il est possible qu'il soit des esclaves! N'aimeriez-vous pas mieux voir mourir votre fils jeune, avec la gloire d'un si bel acte, que vivre tout un siècle en fainéant et en poltron? De quoi donc avez-vous si giaud'peur de mourir, puisqu'un enfant même a du courage assez pour s'v résoudre? Ne savez-\ous pas que si vous ne marchez, on vous traînera? Faites que ce qui viendroit d'un autre vieime de vous; ayez du courage autant qu'un enfant, et tlites que vous ne servirez point.

I. Dans l'édition de ifiSg, il y a mourrez au futur; mais il faut é\idemment lire : meurent et mourez, ou bien, avec l'édition de i6,\5 : mourront et mourrez. 11 y a le présent dans le latin.

6oo LES É PITRES DE SE^ÈQLE.

m. Pauvre homme que vous êtes! Vous servez aux hommes, aux affaires et à ia vie; car qn* est-ce que la vie autre chose qu une servitude, quand la résolution de pouvoir mourir ne l'accompagne point? Qu attendez-vous plus au monde? Si les voluptés vous retiennent, vous les avez toutes essayées : il n'en est point qui vous soit nouvelle. Vous êtes s soûl de la plus triande que vous en avez mal au cœur. Vous savez bien quel goût ont le \m et la malvoisie \ Quelle différence faites- vous, qn il vous en passe cent ou mille brocs par la vessie? C'est un sac. Vous avez mangé des huîtres et des mulets, vous n'ignorez point ce que c'est; votre luxe ne vous a rien rései*>é de nouveau pour les années à venir; et cependant ce sont les choses de qui vous vous séparez avec tant de regret. Avez-vous quelque autre chose qu il vous fâche de perdre? Sont-ce vos amis que vous avez peur de quitter? Est-ce votre patrie? Tant s en faut que cela soit, que je ne crois pas que pour elle vous voulussiez souper un quart d'heure plus tard. Si vous pouviez éteindre le soleil, vous le feriez: car aussi cpi'avez-vous jamais fait qui soit digne de lumière? Dites la vérité : ce n'est ni la cour ni le Palais, ni le monde même qui vous fait désirer de vivre. Il vous fâche de laisser la rôtisserie, où vous n'avez rien laissé^. Vous avez peur de la mort; et cependant au milieu de vos plaisirs vous faites merveille de la dépiter. Vous voulez vivre? vous avez raison; car vous n'y connoissez rien. Mais par votre foi, pensez-vous que la vie que vous faites soit autre chose qu'une mort? Un jour que l'Empereur passoit par la rue, comme un certain prisonnier, à qui la barbe venoit jusque sur 1 estomac, le prioit de le faire

I. Quis sit muLsi, quis vint sapor sels, rîit le larin. 1. Il y a dans le latin : Invitas reiin/jiiis mncellam, in qiio nihd reliquùti.

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mourir, il lui répondit : « Et quoi? mon ami, pensezvous être en vie? » Il en faut dire de même à ceux-ci qui seroient bienheureux de mourir. Vous crai^ez la mort? Et quoi? ètes-vous en vie? — Oui, mais je veux vi^Te, parce que je sers encore bien au monde. ISIa vie est utile à beaucoup de choses, c'est pourquoi je la voudrois bien continuer. — Ne savez-vous pas que la mort est une des choses qu il faut que la vie fasse? Allez-vous-en hardiment : ce que vous deviez faire est fait; nos actions n'ont point de certain nombre que nous soyons tenus de fournir : toute vie est assez lonijue. Si vous voulez regarder à la durée du monde, celle même de Nestor seroit courte. et celle de Statilia, qui fit écrire sur sa tombe quelle avoit vécu quatre-vingts et dix-neuf ans. A ovez la vanité d une pauvre vieille, qui cherche de la gloire au nombre de ses années. Qui pensez-vous qui Icût pu supporter, si elle fût allée jusques à cent? Il est de la vie comme dune farce : il n importe point de jouer longtemps, mais de bien jouer. Il ne peut chaloir où vous finissiez ; finissez ou boa vous semblera, pourvu cpje vous \ fassiez une bonne fin.

EPITRE LXXVHI.

ABOtMEST. — I. Les vLsites des amis réjouissent les malades. — n. Mépriser la mort par le mépris des incommodités de la vie. — III. Grande force de l'opinion. — FV. La résistance au mal est une victoire. Il faut préférer les voluptés de l'esprit à celles du corps. — V. I^a vie des méchants est toujours courte.

Je suis témoin de vos défluxions et de ces fié\res lentes que vous m'écrivez qui vous tourmentent. Ce sont choses qui ne vont jamais guère lune sans lautre. Je vous en

6oa LES EPÎTRES DE SÉNÈQUE.

plains davantage, parce que je sais que c'est. Tandis que j'élois jeun^e, je n'en faisois point de cas au commencement, parce que Tàge en supportoit plus aisément les incommodités et se rebelloit contre les maladies. Mais enfin il me fallut rendre et être distillé moi-même, me voyant comme en chartre'. J'ai eu beaucoup de fois l'épée à la main pour me tuer; mais j'avois un si bon père que la peur de lui donner de l'ennui me retenoit. Je pensois qu'il me seroit plus aisé de me passer de la vie, qu'à lui de se passer de moi. Gela me fit résoudre de vivre. Il faut quelquefois autant de courage pour se vouloir conserver la vie, comme pour se la vouloir ôter. Les consolations que j'eus me servirent de médecines. Ce qui redresse l'âme porte quelquefois du profit au corps.

I. Je vous dirai ce que ce fui. Mes études me guérirent. La philosophie me remit : je lui dois la vie, et rien moins. Mes amis y contribuèrent aussi beaucoup par leurs visites et par la peine qu'ils prenoient de me réjouir et veilloient avec moi pour me faire passer le temps. Il n'y a chose, Lucilius, qui tant restaure un malade que cette assistance, ni qui lui rompe tant les imaginations et la crainte de la mort. Il ne m'étoit pas avis que je m'en allasse du monde, les y laissant après moi. Si je ne vivois plus en leur compagnie, je pensois que je vivrois en leur mémoire : je ne pensois pas perdre l'âme, mais la leur remettre. Ces impressions me donnèrent volonté de m'aider et de me résoudre à la patience de toutes douleurs. Autrement, j'eusse été bien misérable de perdre le courage de mourir et ne l'avoir pas de vivre. Prenez donc mes remèdes pour vous. Le médecin vous limitera combien vous devez mar-

I . « {''enlr ou être en chartre , se allangourir, flaistrir, seicher, emmaigrir j usques aux os. » {Dictionnaire de Nicot.) On lit dans le l.itin : Eu perductus sum ut ipse dlstillarem, ad sunimam maciem deductus.

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cher, quel doit être votre exercice. 11 vous défendra d'être sans rien faire, parce qu'ordinairement l'indisposition nous y convie. Il vous ordonnera que vous lisiez haut, pour exercer votre respiration, de laquelle le passage est empêché; que vous vous promeniez en bateau, pour donner une molle agitation à vos parties intérieures; que vous mangiez de certaines viandes et vous absteniez des autres. Il vous dira quand vous pourrez boire du vin, pour ne vous laisser tomber trop bas, et quand il le vous faudra quitter, de peur qu'il ne vous provoque la toux.

11. Quant à moi, je vous baillerai des remèdes qui vous serviront pour cette maladie et pour toutes celles que vous aurez jamais : méprisez la mort. Quand nous nous sommes mis hors de cette appréhension, tout le reste ne sont que fleurs. Nous avons trois choses qui nous fâchent principalement en nos maladies : nous craignons de mourir, nous avons de la douleur, et sommes privés de plaisir pour quelque temps. De la mort nous en avons assez parlé; je ne vous en dirai qu'un mot : c'est que nous ayons peur de la nature, et non de la maladie. Les maladies ont allongé la vie à beaucoup qui ne sont point morts, pource qu'on pensoit qu'ils se mouroient. Vous mourez, non pource que vous êtes malade, mais pource que vous vivez. Guérissez-vous tant qu'il vous plaira; vous n'en mourrez pas moins. Vous pouvez bien échapper à l'indisposition, mais non pas à la mort. ^ enons à la seconde incommodité. La maladie a de grandes douleurs : cela peut être, mais les intervalles donnent moven de les supporter. L'extrémité* de la douleur en est la fin; elle ne sauroit être bien grande et bien longue. Nature, pleine d'amour et d'affection en notre endroit, a fait cette règle

I. L'extrémité, cVsl-a-dirp : le point txtrême; en latin : sumini dolorU iiitciitio.

6o4 LES ÉPtTRES DE SÉNÈQUE.

que toute douleur est courte ou supportable : les plus sensibles douleurs sont aux parties du corps les plus maigres. Quand le mal est aux nerfs, aux jointures, ou en quelque autrelieu, si pressé qu il n'ait moyen de s'étendre, c'est là qu'il nous traite cruellement. Biais en récompense, ce sont parties qui s'étourdissent bientôt, et par la douleur même se font insensibles à la douleur, soit que les esprits par Tempècliement de leur course reçoivent de l'altération et perdent cette force qui nous donne le sentiment, soit que 1 humeur corrompue ne trouvant plus où se rendre, elle-même se détruise, et ôte la faculté de sentir à ce qu'elle a rempli de sa trop grande quantité. C'est de cette façon que se passent les gouttes et les douleurs de vertèbres et de nerfs, quand elles ont hébété la partie malade, à force de la tourmenter. Ce commencement que fait le mal en se formant est ce qui donne de la peme ; comme on l'a senti quelque temps , sa véhémence se diminue, et à la fin il se termine par un engourdissement. De là vient que les douleurs des dents, des veux, et des oreilles, et même celles de la tête, sont plus aiguës que mille autres, parce qu'elles sont en des parties où elles n'ont pas beaucoup d'espace; mais tant plus elles sont violentes, elles s'amortissent aussi plus tôt. C'est donc la consolation d une douleur extrême que, si vous la sentez trop, ^ ous cesserez bientôt de la sentir. Ce qui chagrine le plus les ignorants en leurs indispositions, c'est qu'ils n'ont pas accoutumé de ne se servir que de l'esprit, et que si leur corps leur est inutile, ils sont privés de toute action. C'est pourquoi ceux qui ont du jugement, s'accoutument de bonne heure à converser le plus souvent avec l'esprit, comme avec la partie qu'ils ont la meilleure, et ne se mêler au commerce du corps que quand il leur est impossible de s'en passer. Oui; mais c'est un grand déplaisir de ne goûter plus les voluptés accoutumées.

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et faire des abstinences si austères qu'il vous faille mourir tle faim ou de soif. Je vous avoue que du commencement ce changement de vie a de la difficulté, mais nous n'avons pas été longtemps malades, que nos cupidités ne s'émoussenl, et que nos sens qui les irritent ne se trouvent euxmêmes affoiblis et abattus. De là vient que nous perdons l'appétit, et que des viandes* que nous avons autrefois avidement recherchées nous font à cette heure mal au cœur à regarder. Davantage, il n'y a. point de douleur qui n'ait ou des intervalles ou quelque relâche pour le moins, et qu'avec des remèdes nous n'ayons moyen de prévenir; car elles ont toutes, et principalement celles qui nous sont ordinaires, quelques progrès, comme coureurs qui nous avertissent que nous allons avoir le gros sur les bras. Le vrai moven de ne vous troubler point pour les maladies , c'est de ne vous soucier point de la mort. C'est le pis qu'elles nous sauroient faire. Ne faites point votre mal plus grand qu'il n'est, à force de vous affliger; la douleur n'en sera pas grande, pourvu que vous n'y ajoutiez rien par opinion.

m. Représentez-vous plutôt que ce n'est rien ou peu de chose, qu'il faut avoir patience, que vous en serez bientôt hors. Estimez- la petite, vous ferez qu'elle le sera. L'opinion tient toutes choses suspendues : l'ambition, la luxure et l'avarice ne sont pas seules qui la regardent. Nos douleurs mêmes se forment à l'opinion. Nous ne sommes misérables, qu'autant que nous le pensons être. La première chose qu'il faut ôter est une coutume que nous avons de nous plamdrc du mal que nous avons eu. A quoi est bon tout ce langage ? « Jamais homme ne fut si bas que j'ai été. Que de peine, que de martyre j'ai souffert! On ne pensoit jamais que j'en relevasse.

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