‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 322 sur 332 · Civilem, dit Sénèque, c'est-à-dire la (partie) politique · texte numérisé non relu

Civilem, dit Sénèque, c'est-à-dire la (partie) politique

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bien gouverner une maison. Toutefois il n'y a rien en ces deux dernières qui ne se puisse comprendre sous la morale. Les Epicuriens n'ont fait que deux parties de la philosophie : la naturelle et la morale; ils n'ont point voulu recevoir la rationnelle. Mais enfin comme ils ont vu qu'il leur failloit quelque pièce pour distinguer les ambiguïtés et convaincre les faussetés masquées d'apparences véritables, ils ont été contraints d'introduire un lieu qu'ils appellent de jugement, et la règle, qui est la même chose que la rationnelle, sous un autre nom. Mais ils ne l'estiment qu'un accessoire de la partie naturelle. Les Cyrénaïques se sont contentés de la morale et n'ont point \oulu des deux autres ; mais ils font comme les Epicuriens, et ce qu'ils chassent d'une façon, ils le rappellent de l'autre ; car ils font cinq parties de la morale : l'une des choses désirables et rejetables; l'autre des passions; la troisième des actions ; la quatrième des causes, et la cinquième des arguments. Les causes des choses appartiennent à la naturelle , les arguments à la rationnelle, et les actions à la morale. Ariston, de l'île de Cio% ne s'est pas contenté d'exclure la naturelle et la rationnelle, mais il a soutenu que tant s'en faut qu'elles fussent membres de la philosophie, qu'elles lui étoient contraires; et n'a laissé que la morale seule, qu'encore il a retranchée de cette partie^ qui contient les remontrances, parce qu'il dit que c'est un exercice de régent plutôt que de philosophe , comme si le philosophe éloit autre qu'un régent universel du genre humain ^.

IL Demeurons donc d'accord que la philosophie a trois parties, et mettons la morale la première sur le bureau. Je la subdivise en trois autres parties, dont l'une

I. Chio. — 2, C'est-à-dire, diminuée de cette partie. 3. Il V a dans le latin : luimani generis pxdagogits.

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est la considération qui baille à chacun ce qu'il doit avoir et taxe le mérite de toutes choses. L'utilité de cette partie est grande ; car de quoi avons-nous plus de besoin que de savoir justement ce que chaque chose se doit apprécier? La seconde est de Taffection, et la troisième des actions ; car il fnut premièrement savoir ce que la chose vaut; secondement tempérer TafFection et la régler; et tiercement faire qu'entre ratîection et Faction il y ait telle correspondance qu'en tout et partout vous soyez conforme à vous-même. Duquel que vous manquiez de ces trois, il est impossible que vous ne tombiez en confusion; car que vous sert qu'en vous-même vous ayez examiné la valeur des choses, si votre affection vous fait aller plus avant que vous ne devez? Et que vous sert de vous en rendre maître, si quand il faut mettre la main à l'œuvre, vous laissez perdre les occasions, et ne savez quand, en quel endroit et de quelle façon il y faut procéder ? car l'estimation du mérite des choses, l'observation des opportunités et la discrétion de se commander sont trois considérations différentes. Quand Faction accompagne FafTection, tout va comme il doit aller. L'affection se conçoit ardente ou froide, selon le casque nous fiiisons de la chose qui nous est proposée.

IlL La philosophie naturelle se divise en choses corporelles et incorporelles, qui puis après ont d'autres degrés. La première division des corporelles, c'est que les unes engendrent, et les autres sont engendrées. Or les éléments sont engendrés. Les uns tiennent que le principe est simple; les autres le divisent en la malière, en la cause mouvante, et aux éléments. Il ne nous reste plus à diviser que la philosophie rationnelle. Toute oraison est continue, ou coupée par interrogations et réponses : l'une s'appelle dialectique , et l'autre rhétorique. L'occupation de celle-ci sont les paroles, leur sens et leur Malhekhr. II /(5

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disposition. La dialectique derechef est divisée enconceptions, et en paroles qui les expriment. Les subdivisions qui se peuvent faire de l'un et de Tautre sont infinies : c'est pourquoi je ne passerai point plus outre,

Et summa sequnr fastigia reruiii ' .

Aussi bien si je voulois rediviser les parties en autres parties, il s'en feroit un livre entier. Ce n'est pas, Lucilius, que je vous veuille dégoûter de cette lecture; mais quoi que vous lisiez, faites que l'amendement de votre vie soit toujouis le but où tout soit rapporté. Voyez de régler vos mœurs : excitez ce que vous avez de languide, restreignez ce que vous sentez qui se lâche, domptez ce qui se rebelle; faites une guerre irréconciliable aux cupidités, et non aux vôtres seulement , mais à celles des hommes en général. Et quand quelques-uns vous demanderont si vous n'aurez jamais qu'une chanson , répondez-leur : « Tant que vous faillirez, je suis obligé de vous avertir. Vous voulez que les remèdes cessent devant la maladie; mais vous avez beau faire, tant plus vous bouchez les oreilles, tant plus vous me faites envie de parler. C'est bon signe quand un malade qui est stupide commence de sentir son mal : en dépit que vous en avez je vous conseillerai votre profit. \ous orrez à la fin quelque autre chose que des flatteries; et puisque vous ne voulez pas recevoir votre correction en particulier, je la vous ferai publiquement.

IV. « Ne cesserez-vous jamais d'acquérir? Les champs de tout un peuple sont à vous seul, et vous n'en avez pas encore assez? Jusques où vous pensez-vous étendre? Vous labourez des provinces entières. Les rivières les plus célèbres, et qui suffisent pour être les bornes de deux

I \ irgile, Enéide, liv. I, v. Z^(^.

nations, depuis leur source jusqu à leur fin, ne passent que dans vos terres; et cependant si les mers ne sont bridées de vos possessions, si votre fermier ne règne au delà de l'Adriatique, de Tlonique et de l'Egée, si les îles * qui furent les maisons de tant de grands capitaines, ne vous sont de cliétives cabanes, vous ne pensez pas être bien accommodés. Rendez votre domaine si grand qu'il vous plaira; faites que ce qu'on appeloitun empire soit une de vos pièces de terre ; ne laissez rien de ce que vous aurez moyen d'amasser : quand vous aurez tout fait, vous en laisserez toujours plus que vous n'en prendrez. Je viens à cette heure à vous autres, qui ne donnez pas moins détendue à votre luxe, que ceux-là font à leur avarice. Dites-moi, je vous prie : avez-vous résolu qu'il ne se trouve lac en toute la terre où vous n'ayez une maison dessus? Qu il n'y ail rivière grande ni petite que vous ne bordiez de quelque palais? Partout où il se trouvera quelque sorte d'eau chaude, votre luxe s'y voudra tout aussitôt imaginer une retraite. En quelque lieu que la mer aura quelque petite sinuosité, comme si la terre étoit trop petite, ou que des fondements n'eussent point de grâce, s'ils n'étoient faits avec la main, vous la ferez reculer pour faire place à votre bâtiment ? Je veux que vous ne puissiez aller en part où vous ne voyiez toujours luire l'ardoise de quelque pavillon qui soit à vous^ : les uns aux coupeaux des montagnes, qui découvrent à perle de vue sur la mer et sur la terre ; les autres en campagne rase aussi relevés que les montagnes mêmes. Quand le nombre de vos iîàlimenls donnera de la peine à les compter, quand la hauteur en ira jusques au ciel, si n'avezvous au partir de là qu'un corps, et encore bien petit. Que

1. Dans le sens du latin insulx, qui désigne des maisons en location, ou du moins de simples et modestes habitations.

2. Sénèque dit : omnibus iicet locis tecta vvstra rcsplcndeant.

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voulez-vous faire de tant de chambres, puisque vous ne pouvez coucher qu'en une ? Celles où vous n êtes point ne sont pas vôtres. Je viens finalement à vous, de qui la gourmandise insatiable ne laisse creux en la mer, ni coin en la terre qui ne soit fouillé ; qui remplissez les eaux de lignes et de filets \ qui bordez les bois de pièges et de toiles; et ne laissez en paix animaux du monde, que ceux de qui la satiété vous a dégoûtés. Que vous servent tant de viandes apprêtées par tant de mains, tant de sortes de venaisons prises avec tant de péril , tant de poissons recherchés de l'autre bout du monde, si votre bouche lasse de friandises et votre estomac affoibli de crudités vous en laissent bien à peine goûter quelque morceau ? Pauvres gens que vous êtes ! Vous ne connoissez pas que vous avez plus de faim que de ventre. » Dites cela aux autres, Lucilius, afin de Touïr vous-même en le disant. Ecrivez-le, afin de le lire après l'avoir écrit. Ne faites rien que vous ne rapportiez à votre instruction et au règlement du désordre de vos passions. Etudiez, non pour savoir plus de choses que les autres, mais pour en savoir de meilleures.

EPITRE XG.

Argument. — I. La philosophie nous enseigne toutes les vertus. — IL Du siècle d'or. — III. Le vice et le mauvais gouvernement des rois ont rendu les lois nécessaires. : — IV. Les hommes n'ont point appris de la philosophie les voluptés, ni les délices des villes. — V. De la frugalité du premier siècle. — YI. La philosophie enseigne à connoître Dieu, et que les choses fortuites arrivent par son commandement. — "Vil. Que l'innocence honoroit le siècle d'or, mais que la sagesse \ défailloit.

I. Qui peut nier, Lucilius, que le vivre ne soit un présent des Dieux, et le bien vivre un présent de la philoso-

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phie? S'ensuivioit-il donc qu'autant que le bien vivre est chose plus précieuse que vivre, nous soyons plus obligés à la philosophie que nous ne sommes aux Dieux ? Il ne faut point douter que cela ne fût, si la philosophie même n'étoit une gratification qui vient de leur main. Nous ne naissons pas philosophes, mais nous naissons capables de philosopher. Et certainement si c'eût été chose si commune, la sagesse eût perdu le plus grand avantage qu'elle ait, qui est de n'être point au nombre des choses fortuites. Tout ce qui la met en réputation, c'est que ceux qui Font la tiennent d'eux-mêmes, et ne la mendient point de leurs voisins. Autrement, si c'étoit chose qui passât d'une main à l'autre, que trouveriez-vous en elle qui fut digne d'admiration ? Tout ce qui l'occupe, c'est le soin de trouver la vérité des choses divines et humaines. La justice, la piété, la religion, et généralement toutes les vertus accrochées lune à l'autre ne l'abandonnent jamais. C'est d'elle que nous tenons la révérence envers les Dieux, et la dilection envers les hommes ; d'elle que nous savons que les Dieux sont maîtres, et que les hommes étoient nés en égalité de condition, si l'avarice croissant d'un siècle à l'autre ne les en eût peu à peu distraits, et rendu pauvres ceux qu'elle avoit le plus enrichis. Nous cessâmes de rien avoir quand nous voulûmes tout avoir en propriété.

II. Les premiers hommes , et ceux de quelques races après eux, non encore souillés des corruptions qui se sont introduites depuis , se conformoient entièrement à nature, la prenoient pour guide, se rangeoient à ses lois ; et s'ils connoissoient quelqu'un qui fût plus homme de bien que les autres , ils se laissoient conduire à lui ; car cette soumission du pire au meilleur est chose naturelle. Les bêtes mêmes, s'il y en a quelqu'une qui de grandeur de corps ou de force ait de l'avantage sur les autres, se laissent commander par elle. Vous ne verrez jamais un

-lo LES ÉPÎTRKS DE SÉNÈQLE.

taureau lâche et failli de cœur marcher à la tête du troupeau. S'il y en a quelqu'un qui soit plus grand et de plus grosses pièces que les autres , ce sera lui qui aura cette prérogative. Entre les éléphants, le plus haut est le capitaine. Entre les hommes , c'est être le plus haut qu'être le meilleui . C'est pourquoi s'ils voyoient quelqu'un qui eût l'esprit bien fait , ils le faisoient présider sur eux , et de cette façon rendoient leur condition très-heureuse, ne souffrant d'être surpassés en puissance, que de ceux qui les surpassoient en probité. Le moyen de pouvoir tout ce qu'on veut, c'est de ne penser pouvoir auti'e chose que ce qu'on doit. Posidonius donc estime qu'en ce siècle qu'ils appeloient d'or, ils n'avoient point d'autres rois que les sages , sous l'autorité desquels les violences étoient retenues en bride , et les foibles garantis de l'oppression des plus forts. Ils leur conseilloient le bien et déconseilloient le mal. Par leur prudence, ils pourvoyoient aux nécessités de ceux qui étoient sous leur charge; parleur valeur, ils les préservoient, si quelque inconvénient les menaçoit; et par leur bénéficence ^ , les accroissoient de commodités et de richesses. G'étoit un office que commander, et non pas une qualité : leur force ne s'éprouvoit jamais contre ceux qui la leur avoient donnée. Comme d'eux-mêmes ils n'avoient point la volonté disposée à mal faire, on ne leur en donnoit point aussi d'occasion. Ils commandoient bien, et on leur obéissoit de même. La plus grande menace qu'un roi fît à ses sujets, quand ils ne se comportoient pas comme ils dévoient, c'étoit qu'il se démettroit de sa charge.

III. Mais enfin l'introduction des vices et le changement des royautés en tyrannies rendirent les lois nécessaires ; et les sages mêmes en furent les premiers auteurs,

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