LIVRE III. CHAPITRE XXIX
filaments est peu de chose, si nous en faisons la comparaison avec eux ? Les temples et les murailles des villes ont des fondements, et toutefois ce qui les soutient ne paroît point. Il en est de même des autres choses. Tous commencements sont suivis d'une grandeur qui les ensevelit. Je n'étois capable de rien faire, si le bien que m'ont fait mon père et ma mère n'eût précédé. Mais il ne s'ensuit pas que tout ce que depuis j'ai acquis soit moindre que la chose sans quoi je ne pouvois rien acquérir. Il n'y a point de doute que, sans le lait de ma nourrice, tout ce que j'ai fait seroit à faire, et que ma réputation ne seroit pas telle qu'elle est ; mais pour cela direz-vous que toutes mes actions les plus belles et les plus louables ne valent pas ce que ma nourrice a fait pour moi ? Or il est certain que le bien que m'a fait ma nourrice ne m'étoit pas moins nécessaire que celui que m'a fait mon père, puisque sans l'un aussi bien que sans l'autre il m'étoit impossible de passer plus avant.
XXX. Que si tout ce que je puis je le dois à mon commencement, ce n'est ni à mon père ni à mon g^rand-père à qui je suis obligé, parce qu'il se trouvera toujours quelque origine de l'origine, qui nous enfilera de sorte les uns aux autres que jamais il ne s'y trouvera de fin. Or il n'y auroit point de raison de dire que je fusse plus obligé à des gens que je n'ai jamais connus, et que la longueur du temps a mis au delà de toute mémoire, qu'à mon père ; ce qui seroit toutefois, si mon père devoit à ses prédécesseurs l'obligation que je lui ai de m'avoir engendré. Vous dites que tout ce que j'ai fait pour mon père, pour grand et signalé qu'il soit, ne peut valoir ce qu'il a fait pour moi, pource que, s'il ne m'eût mis au monde, je n'y serois point. Par cette même raison, si devant que je fusse engendré quelqu'un a guéri mon père qui s'en alloit mourir, je ne pourrai faire chose qui soit digne du plaisir
8o TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
que j'en ai reçu; cai- s'il n'eût guéri mon père, mon père ne m'eût pas engendré. Mais regardons s'il y aura point plus d'apparence de dire que ce que j'ai pu faire, et que j'ai fait, n'est \enu d'ailleurs que de ma force et de ma volonté. \ oyons quelle est cette obligation que j'ai à mon père, d'être au monde. Nous trouverons que c'est je ne sais quoi d'incertain, et plutôt rien que quelque chose; une matière aussi susceptible de mal que de bien, et que certainement il faut avouer être le premier pas qu'il faut faire, de quelque côté qu'on veuille aller, mais qui n'est pas pourtant plus grand que le reste, encore qu'il soit le premier. J'ai sauvé la vie à mon père, je l'ai mis aux principales charges, je l'ai fait le premier homme de la ville, et ne me suis pas contenté qu'il fût connu par la gloire que ma réputation lui apportoit, mais je l'ai fait employer en des occasions les plus importantes qui se soient oiFertes, et lui ai donné moyen de s'en acquitter avec honneur. Je l'ai comblé de grandeurs et de richesses, et ne lui ai rien laissé à souhaiter de tout ce qui est la matière des vœux ordinaires. Je l'ai mis au-dessus de tous les autres, et suis demeuré sous lui. Peut-être qu'encore vous me direz que je n'ai rien fait en cela qui ne vienne de ce premier bien qu'il m'a fait; ( ! je vous répondrai que cela seroit véritable, si pour faire tant de choses je n'eusse eu besoin que de naître. Mais si vivre est la moindre partie de ce qui est requis pour bien vivre, et si je ne tiens de mon père qu'une chose que les animaux sauvages et les plus petites bêtes, voire celles qui sont les plus ordes et les plus vilaines, ont aussi bien que moi, pourquoi me voudroii-il faire acci'oire que pource qu'il m'a fait être, je lui suis obligé de ce que je suis bien? Prenons le cas que je lui aie rendu vie pour vie; encore en cela même il a plus de moi que moi de lui, pource qu'il savoit bien que je lui donnois la vie, et je le savois bien aussi ; pource