‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 45 sur 332 · LIVRE III. CHAPITRE XXX. 8i · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE XXX. 8i

que je ne lui ai donné la vie, ni pour passer mon temps, ni en le passant; et enfin pouree que le mourir n'étant pas si fâcheux que l'appréhension de la mort, aussi nous estimons plus le bien de demeurer au monde quand nous y sommes, que d'y venir quand nous n'y sommes point.

XXXI. J'ai donné la vie à mon père pour s'en servir tout aussitôt; quand il me la donna je n'étois pas assuré de l'avoir. Il avoit peur de la mort quand je lui ai donné la vie ; il me fit vivre afin que je pusse mourir. Je lui ai donné une vie parfaite, et accompagnée de toutes ses qualités; il m'a engendré dénué de connoissance et de jugement, et plutôt fardeau du ventre de ma mère qu'autre chose, \oulez-vous que je vous fasse voir que ce n'est pas si grand'chose de donner la vie de cette façon? Si mon père m'eût exposé quand je vins au monde, il m'eût fait injure de m' avoir engendré : qui est une raison qui montre bien combien l'acte de génération que fait l'homme et la femme est peu de chose pour ceux qui en sortent, si ce commencement de bienfait n'est accompagné des autres bons offices qui le doivent suivre. Ce n'est rien de vivre, le tout est de bien vi\Te. Oui, mais je vis. Il est vrai; mais je pouvois vivre mal. Ainsi tout ce que j'ai de mon père, c'est ce que je vis. Si pour m'avoir donné une vie sans conseil , sans force , et dénuée de toutes choses, il me pense avoir fait un si grand présent, qu'il se souvienne qu'il me reproche une chor.e que les vers et les mouches ont aussi bien que moi. Et puis quand je n'alléguerois autre chose, sinon que j'ai étudié aux bonnes lettres pour me rendre capable de la vertu, si je suis homme de bien, je rends à mon père en son bienfait même plus que je n'ai reçu de lui ; car en me donnant à moi, il me donna lourd et grossier, et je lui ai donné un fils qu'il a de l'honneur et du plaisir d'avoir engendré.

XXXII. Mon père m'a nourri. Si je le nourris, je lui Mai.hebbe. II 6

S-1 TRAITÉ DES BIEISFAITS DE S.ÉNÈQUE.

rends plus que ce que j'ai de lui ; car il n'a pas seulement le plaisir d'être nourri, mais d'être nourri par son fils, et la nourriture que je lui fais ne lui donne pas tant de contentement, comme le témoignage qu'en cette action il a de ma bonne volonté. Il ne m'a nourri que le corps. Que si quelqu'un a la fortune si bonne, que son éloquence, sa justice, sa valeur, ou quelque autre mérite lui acquière tant de gloire et de louange que son père y puisse avoir part, et que de sa lumière les ombres de son parentage puissent être éclairées, ne fait-il pas un bien inestimable <à ceux qui Tont engendi'é? Qui sauroit que jamais Ariston ni Grillus eussent été au monde, si Xénophon et Platon n'eussent été leurs fils? Il ne sera jamais que pour la considération de Socrate on ne fasse mention de Soplironicus. Ce seroit une chose infinie de vouloir raconter tous ceux de qui la mémoire n'est vivante, que pource que l'excellence de leurs enfants a donné sujet à la postérité de connoître leur nom. Chacun sait le mérite et la réputation de Marcus Agrippa, remarqué, entre autres choses, pour avoir eu la couronne navale, gagné toute sorte de dons militaires, et fait des bâtiments aussi victorieux de toutes les magnificences précédentes, comme invincibles à celles qui seront aux siècles à venir. Cependant son père fut si peu de chose, que depuis la mort du fils on ne l'a pas seulement nommé. Dites-moi, je vous prie, qui vous estimez le plus obligé, de lui à son père, ou de son père à lui? Octavius étoit père d'Auguste ; mais outre que sa condition n'étoit pas des plus illustres, la splendeur du père adoptif aida bien à supprimer aucunement le naturel. Qui dirons-nous, à votre avis, qui a plus reçu de bien, ou le fils du père, ou le père du fils? Quel plaisir pensez- vous qu'eût pris ce bon homme, de voir son fils, après avoir marché sur le ventre à ses ennemis , et fait mettre les armes bas en toutes les parties de l'Empire.

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