‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 46 sur 332 · LIVRE III. CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE XXXII

présider au repos et à la paix universelle ? N'avez-vous pas opinion qu'il eût méconnu son bien propre, et qu'autant tle fois qu'il eût jeté les yeux sur soi-même, il eût eu de la peine à croire qu'un si grand homme fût parti de sa maison ? Qu'ai-je à faire de vous en nommer un monde d'autres, qui fussent demeurés aux ténèbres de l'oubli, si la gloire de leur fils ne les eût déterrés, et ne les retenoit encore en la mémoire du siècle présent? Et puis nous ne demandons pas s'il y a eu quelque fils qui ait plus rendu de bien à son père qu'il n'en a reçu. La question est s'il est possible que cela soit. Quand de tout ce que j'ai amené d'exemples il n'y en auroit pas un où les fils ne dussent du retour à leurs pères, ce n'est pas à dire qu'il ne puisse avenir des choses non avenues, et que la nature ne soit capable d'éclore, quand il lui plaira, quelque accident qui n'ait encore jamais été vu. Si chacun à part soi ne peut rien faire, quand il s en joindra plusieurs ensemble, ils en pourront peut-être venir à bout.

XXXIII. Scipion sauva son père en une bataille, et en une âge où il n'avoit encore point de barbe, eut l'assurance de pousser son cheval au travers de l'armée des ennemis, et passa par-dessus le ventre d'une infinité de vieux soldats, et par-dessus ses années même, pour aller faire son premier essai. Si cela vous semble peu de chose, d'avoir méprisé des dangers qui eussent fait peur aux plus grands capitaines , ajoutez-y qu'il défende son père accusé de crime, qu'il rompe des menées faites contre lui par des ennemis puissants de biens et de crédit, qu'il le fasse consul pour la deuxième et troisième fois, qu'il lui procure tout ce qu'après le consulat on peut encore souhaiter, que des moyens acquis en la guerre il le secoure en sa pauvreté, et ce qui est la principale gloire de ceux qui suivent les armes, le fasse riche des butins gagnés sur les ennemis. Si cela n'est encore assez, ajoutez-y sa conti-

nuation aux gouvernements et autres charges exti-aordlnaires, et qu'après avoir ruiné les premières villes du monde, protecteur et fondateur d'un empire qui se devoit un jour étendre du lever au coucher du soleil, il mette lui seul en sa maison plus de noblesse que n'avoient jamais fait tous ses prédécesseurs. Vous me direz que rien de tout cela n'eût été sans le père de Scipion. Je vous l'avoue; mais pour cela voudriez -vous douter qu'une vertu qui laisse en doute si elle a été plus utile ou plus honorable à sa république, ne fût davantage qu'un bienfait si vulgaire comme est celui de la génération ?

XXXIV. Toutefois si cela ne vous satisfait encore, imaginez-vous-en quelqu'un qui ait ôté son père de la torture, et se soit mis en sa place; car il y a moyen d'étendre les bienfaits du fils autant que bon vous semblera; mais celui du père, qu'est-ce autre chose qu'un bien simple, facile, et qui ne dépend pas de la volonté de celui qui le fait? Que faut-il tant de langage? Il le donne le plus souvent sans savoir à qui. Il appelle une femme à son aide, il se propose les lois du pavs , les privilèges des pères , la perpétuité de sa maison, et rien moins que celui qu'il va mettre au monde. Et si quelqu'un devenu maître en l'étude de la sagesse en a fait leçon à son père, et l'en a rendu capable, mettrons-nous encore en dispute s'il a plus donné à son père que son père à lui ; vu qu'il lui donne une vie bienheureuse, et que seulement il en a reçu la vie? Mais, direz-vous, quoi qu'on fasse pour son père, quoi qu'on lui donne, cela vient toujours de son bienfait. Aussi est-ce du bienfait de nos précepteurs que nous savons quelque chose, et néanmoins nous pouvons bien devenir plus savants qu'ils ne sont. Pour le moins est-il malaisé que nous n'en sachions plus que ceux qin nous ont appris à connoître nos lettres, et que si bien ces commencements nous ont été nécessaires, ils ne demeu-

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