LIVRE III. CHAPITRE XXXIV
rent pourtant au-dessous de la sufEsance que nous acquérons par la continuation d'étudier. Les choses qui sont les premières ne sont pas pourtant les plus grandes. 11 y a bien de la différence; et ne s'ensuit pas que pource que les plus grandes ne peuvent être sans les premières, les premières et les plus grandes doivent aller de pair * .
XXXV. Il faut à cette heure contribuer quelque chose du mien à ce discours. S'il y a moyen de vaincre la chose donnée, il y a moyen aussi de vaincre celui qui la donne. Le père a donné la vie au fils. Or il y a quelque chose de meilleur que la vie. Le père donc peut être vaincu, puisqu'il est quelque chose de meilleur que ce qu'il a donné. Tout de même, si celui qui a donné la vie a été en deux occasions préservé de la mort, il n'y a point de doute qu'il n'ait plus reçu qu'il n'a donné. J'ai deux fois préservé mon père de la mort ; il s'ensuit donc qu'il a plus reçu de moi que ce qu'il m'a donné. Tant plus nous avons de besoin d'une chose, tant plus nous avons d'obligation à celui qui nous la donne. Or celui qui vit a plus de besoin de la vie, là où celui qui n'est pas né se passe et de la vie et de toute autre chose fort à son aise, comme n'ayant besoin de rien. La conséquence est donc indubitable, que le fils a plus fait pour son père de lui avoir sauvé la vie, que son père n'a fait pour lui de l'avoir engendré. Il n'y a moyen que les fils fassent pour leurs pères plus que les pères ont fait pour eux. Pourquoi? Pource qu ils en ont reçu la vie, sans laquelle ils ne leur pourroient faire le bien qu'ils leur ont fait. C'est une obligation que je dois à tout autre qui m'aura sauvé la vie, aussi bien qu'à mon père ; car s'il m'eût laissé mourir, je ne l'eusse su remer-
I . On lit de pair dans rédition de i(S3o; d;uis les suivantes, du pair. ce qui est plus conforme à l'usage de Malherbe : voyez plus haut le chapitre xxix du livre II , et le chapitre xi-iv du XXXIII^ livre de Tite Live.
ciei'. Il seroit donc impossible à ce compte-là de vaincre le bienfait d'un médecin qui nous auroit guéris de quelque maladie mortelle, ou de quelque marinier qui en un naufrage nous auroit baillé un ais pour nous sauver. Or on peut vaincre les bienfaits, et de ceux-ci, et de tous autres qui par quelque autre moyen nous auroient donné la vie. Il n'est donc non plus impossible que les bienfaits des pères puissent aussi être vaincus. Si j'ai reçu de vous une chose, pour la conservation de laquelle j'ai besoin que plusieurs autres m'assistent, et je vous en ai donné une qui se peut maintenir de soi-même sans le secours de personne, je vous ai plus donné que je n'ai reçu de vous. Le père a donné à son fils une vie, qu'il eût aussitôt perdue sans les moyens qui furent apportés pour la lui conserver. Le fils, s'il a donné la vie à son père , il lui a donne une vie qui pour subsister n'avoit besoin que d'ellemême. Il faut donc avouer que si son fils lui a donné la vie, il a plus reçu qu'il ne lui avoit donné.
XXXVI. Je ne dis pas ceci pour ruiner la révérence que nous devons à ceux qui nous ont engendrés. Au contraire, si les enfants le goûtent comme ils doivent, ce leur est une instruction pour en devenir meilleurs. La vertu, de son naturel, aime la gloire, et se plaît de passer ce qui va devant. 11 n'y a point de meilleur expédient pour amener les enfants au combat de piété, que de leur proposer l'espérance de la victoire. Que si les pères y apportent leur consentement, comme il n'est pas inconvénient que ce ne puisse quelquefois être notre bien d'avoir été vaincus, quelle contention plus désirable, quelle félicité plus grande leur pourroit arriver, que d'être amenés à ce point d'avouer qu'ils sont plus obligés à leurs enfants, que leurs enfants ne leur sont obligés? Si nous en laisons autre jugement, nous donnons dispense aux entants, et les refroidissons de la reconnoissance qu'ils doi-