LIVRE IV. CHAPITRE I
vous servira que vous l'aurez fait. Hors de cela, on ne vous promet rien. Si d'aventure il vous en vient quelque commodité, recevez-la comme une partie casuelle. Le salaire des lîelles actions est en elles-mêmes. S'il est vrai que ce qui est honnête soit désirable de soi, et que le bienfait soit chose honnête, puisqu'il est de même nature, il n'est pas raisonnable qu'il soit d'autre condition. Orque ce qui est honnête soit désirable de soi, c'est chose que nous avons si souvent prouvée, que je ne pense point qu'il soit plus de besoin d'y retourner.
II. Les Épicuriens, qui n'ont autre philosophie que les délices, et de qui les discours sentent le cabaret plutôt que l'école, ne sont pas en ceci d'accord avec nous. La vertu chez eux n'est que ministre des voluptés. Elle les sert, et les voit au-dessus de soi. Il n'y a point, disent-ils, de volupté sans vertu . Mais pourquoi faites-vous marcher la volupté la première? Non que je dispute de leurs préséances par vanité simplement de marcher devant, mais parce qu'en cet avantage consiste la décision de tout le fait. La vertu ne s'abaisse jamais à porter la queue. Si elle le fait, elle cesse d'être vertu. C'est à elle de faire le pas devant, de conduire, de commander, et d'être au haut bout; et vous lui voulez faire demander le mot. Que vous importe? dites-vous, puisqu'aussi bien que vous, je suis d'avis que sans la vertu on ne peut vivre heureusement, et que bien que la volupté soit ma maîtresse, et que je me dédie entièrement à la suivre et à la servir, si est-ce que je la rejette et la condamne si elle ne s'accompagne de la vertu. Toute la question est si la vertu est cause du souverain bien, ou si elle est le souverain bien elle-même. Quand on ne s informeroit d'autre chose, avez-vous opinion que le rang soit toute l'occasion de cette dispute? Quelle confusion sauroit être plus grande, et quel aveuglement plus manifeste, que de vouloir que la dernière
aille devant? Je ne me pique pas de ce que la volupté précède la vertu ; mais quelle apparence y a-t-il de Fassocier avec une qui la méprise, qui lui est ennemie capitale, qui cherche le travail et la douleur pour se séparer d'avec elle, et qui n'est pas moins en son naturel dans les incommodités de quelque action magnanime, que l'autre parmi les délices d'un repos efféminé?
III. Il a fallu faire ce discours, pource que faire plaisir, qui est la matière que nous avons à traiter, est l'office de la vertu, et qu'il n'est rien de si malhonnête, que de donner à autre fin que pour avoir donné. Car si nous ne donnions qu'avec espérance de retirer, il ne faudroit pas donner à qui seroit le plus digne de recevoir, mais à qui auroit plus de moyen de rendre. Et toutefois ordinairement nous ne donnerons pas sitôt à quelque fâcheux [riche] *, qu'à un pauvre que nous jugerons honnête homme. Ce n'est plus bienfait, depuis que l'on prend garde à la fortune. Et puis s'il n'y avoit que l'utilité qui nous conviât à faire plaisir, ceux qui en ont le plus de moyen, comme les riches, les grands et les rois, en auroient le moins d'occasion, parce qu'ils se peuvent passer du bien d'autrui. Les Dieux mêmes, qui jour et nuit sans intermission font sentir aux hommes tant d'effets de leur bonté, puisqu'en leur nature seule ils ont un magasin de toutes choses, qui les rend abondants, assurés, et inviolables à tout effort extérieur, qu'ont-ils besoin de rien donner, si c'est chose qui ne se doive faire que pour en tirer de la commodité ? Ce n'est pas bienfait, c'est usure de regarder, non où ce que nous donnons sera plus dignement employé, mais où le profit en sera plus grand, et d'où nous aurons moins de peine à le ravoir. Il faut donc conclure
1. Le mot licke manque dans l'édition de i63o; mais c'est certainement une omission involontaire; il y a en latin : dlviti importuna.