LIVRE IV. CHAPITRE III
que les Dieux qui ne donnent pour cette considération, donnent par une disposition seule de leur nature à la libéralité. Car s'il est vrai que rien ne nous doive inciter à faire plaisir que l'utilité, il est vrai par conséquent que les Dieux qui ne peuvent rien espérer de nous, n'ont aucune occasion de nous rien donner.
IV. Je sais bien que la réponse cpi'on fait ordinairement, c'est que Dieu ne nous fait point de bien, qu'il est hors de toute sollicitude, qu'il nous néglige, qu'il tourne les yeux ailleurs, qu'il a bien d'autres fusées à démêler î ou plutôt, ce qu'Épicure trouve être la perfection de félicité, qu'il n'en a du tout point, et ne veut pas prendre la peine de faire plaisir ovi déplaisir. Quiconque tient ce langage n'oit pas les requêtes qui leur sont adressées journellement, ni les vœux qu'on leur fait à toute heure de tous les coins de la terre, et [qui] * touchent ou le particulier ou le public; ce qui certainement ne se feroit pas, et ne seroit pas croyable que tant de peuples qui sont au monde eussent embrassé d'un consentement unanime cette rêverie, de parler à des Dieux incapables de les ouïr et de les assister, s'ils n'avoient connu par expérience que tantôt de leur mouvement propre ils nous font des biens que nous ne leur demandons point, et tantôt ils nous en accordent que nous leur avons demandés, et que le plus souvent ils nous secourent si à propos qu'ils rompent le coup ^ à de grands inconvénients qui étoient préparés pour nous arriver. Or y a-t-il homme du monde si misérable, et si né pour avoir de l'affliction, qui en quelque chose ne se ressente de leur libéralité ? Regardez ceux mêmes qui ne
I. Qui manque dans l'édition de ifi3o. Dans celle de ifi3i on lit : « pour choses qui touchent. » Le latin est prlvata et publica.
■1. Rompre un coup, c'est empêcher qu'une chose préjudiciable ne se fasse. {Dictionnaire de l'Académie de 1694.)
font tous les jours que se plaindre, et qui à toute heure ont les larmes aux yeux au souvenir de leur condition, nous n'en trouverons pas un à qui le ciel n'ait fait quelque grâce, et qui ne puisse dire que de cette fontaine de biens universelle il ne vienne quelque goutte jusques à lui. Quand nous ne voudrions point parler des choses qu'ils nous donnent par une distribution inégale, est-ce chose contemptible que ce qu'ils donnent à tous ceux qui viennent au monde également? Quand Nature se donne soi-même, fait-elle un petit présent ?
V. Dieu ne nous fait point de bien. D'où nous viennent donc tant de choses que nous possédons, que nous donnons, que nous refusons, que nous gardons et que nous dérobons? D'où nous ^^ennent tant de chatouillements des yeux, des oreilles et des esprits? D'où cette abondance jusqu'au luxe et à la superfluité ? Car ils ne se sont pas contentés de nous donner les choses nécessaires, ils nous ont voulu tout fournir, jusques aux délices. Qui nous a donné tous ces arbres fî'uitiers et toutes ces herbes salutaires que nous avons? Qui nous a donné cette diversité de viandes *, qui succèdent l'une à l'autre selon les saisons, en telle quantité que ceux mêmes qui ne veulent rien faire trouvent de quoi vivre en ce que la terre produit fortuitement ? Qui nous a fait naître toutes ces espèces d'animaux, les uns en terre ferme, les autres en l'eau , et les autres en l'air, afin qu'en tout le corps de la nature , il n'y eût membre qui ne payât à l'homme quelque tribut^ ? Qui a lâché la course à toutes ces ri^^ères, les unes qui par leurs sinuosités arrosent les campagnes et les embellissent, et les autres qui par leurs canaux larges et naAigables donnent moyen de communiquer les commerces de la mer à la terre, et de la terre à la mer? Qui