LIVRE IV. CHAPITRE V
a fait cette merveille inconnue, qu'aux lieux où pour Tinlempérance du ciel toutes humidités sont épuisées , il se fait aux plus chauds jours de Tannée de certains accroissements d'eaux, qui leur apportent les mêmes commodités que la pluie , pour abreuver ce que la véhémence de la chaleur a desséché? Que dirai-je des bains que produit le sein de la terre pour une infinité de maladies , et des eaux chaudes qui sourdent aux rives de la mer?
VI. Comme osez- vous appeler bienfait deux ou trois arpents de terre qu'on vous peut avoir ajoutés aux vôtres, et quand on vous a donné des campagnes qui n'ont ni borne ni mesure, vous faites difficulté d'avouer qu'on vous ait rien donné ? Si quelqu'un vous a donné quelque somme d'argent, s'il a rempli votre coffre, vous croyez qu'il a beaucoup fait pour vous, et appelez cela bienfait; et tant de fleuves où l'or et le sablon courent ensemble, tant de métaux de toutes sortes semés dans les entrailles de la terre, la science de les trouver et les marques extérieures pour les découvrir sont à votre dégoût si peu de chose , que vous penseriez vous faire tort si vous les aviez comptés pour un bienfait? Si on vous adonné quelque méchant taudis, où il y ait en la cheminée quelque morceau de marbre, ou en la lambrissure quelque chétif coup de pinceau, vous ne pensez pas qu'on vous ait fait un petit présent; et vous possédez un palais spacieux, où vous ne voyez point je ne sais quelles enjolivures aussi déliées que le fer qui les a faites , mais des masses entières de pierre, distinguées de matière et de couleur, et de laquelle une seule petite pièce suffit à vous étonner, avec un toit au-dessus qui luit de jour d'une façon, et la nuit de l'autre, et cependant vous pensez n'avoir rien reçu ? Et ce qui est la vraie marque d'ingratitude, est que vous ne voulez point savoir de gré des choses que vous êtes si
passionnés à posséder. D'où avez-vous eu ce vent que vous respirez ? d'où cette lumière qui donne ordre et règlement à toutes vos actions? d'où le sang qui vous coule dans les veines , pour la distribution de la chaleur vitale en toutes les parties de votre corps? d où tant de saveurs exquises, qui vous provoquent le palais en la fin même de vos repas et vous ressuscitent l'appétit? d'où toutes ces pointes qui vous rendent le goût du plaisir après en être lassés ? et enfin qui vous donne ce repos où vous vous enterrez devant la mort ? Si vous aviez quelque ressentiment, ne diriez-vous pas :
C'est de la main de Dieu que tout ce bien me \4ent. Il me donne mes bœufs, il me les entretient; C'est lui par qui je chante, et lui par qui j'entonne Dessus mon chalumeau tous les vers que je sonne • ?
Et puis il ne vous a point donné quelque petit nombre de bœufs; il a couvert toute la terre de troupeaux, et leur a baillé de quoi vivre selon les saisons. Il ne s'est point contenté de nous apprendre à dire avec un chalumeau quelque vaudeville , et de mauvaise grâce, pour en recevoir je ne sais quel maigre plaisir, mais nous a pounus de cette infinité de sciences et de métiers iiccessaires à l'entretien de notre vie, et nous ayant donné des voix capables d'être diversifiées en autant de façons que bon nous semble , a voulu que pour la perfection du plaisir nous eussions l'industrie de les accompagner de respirations, recherchées aux choses qui ne respirent du tout point. Car toutes ces inventions que nous avons viennent aussi peu de nous que notre accroissance ou que la disposition réglée que tous nos membres ont à faire leur office quand Tàge leur en a donné le moyen ; aussi peu que la chute des dents de