‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 84 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE XII. i4(j · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XII. i4(j

toutefois qui les a liées délie tout aussitôt, parce qu'il en connoît rentrelacement, cependant elles donnent du plaisir, parce que leur difficulté tente la pointe du jugement, et l'excitent à se bander; tout de même ces subtilités qui semblent insidieuses ôtent l'assoupissement et la nonchalance des esprits, que tantôt il faut mettre en une campagne rase , pour s'y donner carrière à leur aise, tantôt mener dans des solitudes scabreuses et pénibles, pour avoir l'exercice de se faire passage en des lieux qui n'en ont point. Il y en a qui disent qu'il n'est point d'ingrats; et voici leurs raisons. Un bienfait est chose qui profite. Or, selon l'opinion de vous autres stoïques, on ne sauroit profitera un méchant. Il s'ensuit donc qu'un méchant ne peut recevoir de bienfait, et par la même conséquence il est impossible qu'il soit ingrat. Davantage, le bienfait est une chose honnête et vertueuse; le méchant n'est susceptible de rien d'honnête ni de vertueux; par conséquent il n'est point susceptible de bienfait. Ne recevant point, il n'est point obligé de rendre; et pourtant il est impossible qu'il soit ingrat. Il y a encore plus : vous dites vous-mêmes que l'homme de bien ne fait rien que bien. S'il ne fait rien que bien, il ne peut être ingiat. L'homme de bien rend un plaisir quand il l'a reçu, le méchant n'en peut recevoir, et par cette raison il n'y a homme de bien ni méchant qui soit ingrat. Ainsi donc ce mot d'ingrat est le nom d'une chose qui n'est point en nature. Nous ne connoisscns point d'autre bien que ce qui est honnête. Ce qui est honnête ne trouve point de place chez le méchant; car il ne seroit plus méchant s'il avoit le commerce de la vertu. Or, tandis qu'il est méchant, on ne lui peut faire de bien, parce que le bien et le mal sont deux contraires, qui ne se peuvent jamais assembler. Il s'ensuit donc que personne ne lui profite, parce que, quoi qu'on lui donne, il se corrompt tout aus-

ijo TRAITÉ DES BIENFAITS DE SENEQUE.

sitôt, à faute qu il n'en sait pas bien user. Comme un estomac bilieux altère la qualité de tout ce qu'on lui baille, et des plus saines viandes en fait des occasions de sa douleur, aussi depuis qu'un esprit ne voit goutte, vous ne lui pouvez rien commettre où il ne trouve le sujet de sa honte et la cause de sa perdition. De là vient que ceux qui sont les plus gorgés de contentements et de richesses ont le plus de trouble et d'agitation, et que pour l'abondance de la matière d'où procède leur inquiétude, ils entrent en une confusion si grande, qu'ils sont quelquefois bien empêchés de se trouver. Il ne peut donc rien arriver au méchant qui lui soit profitable, ou plutôt qui ne soit cause de sa perte. Il conununique son mauvais naturel à tout ce qui l'approche, et les choses belles en apparence et qui seroient bonnes si on les bailloit à un homme de bien , deviennent poison et peste entre ses mains. C'est pourquoi il n'est pas possible qu'il fasse bien à personne, parce qu'il ne peut donner ce qu'il n'a point; et quand il pourroit bienfaire , il n'en a pas la volonté.

XIII. Accordons que tout cela soit véritable, comme il l'est; il ne s'ensuit pas pourtant qu'un méchant ne puisse recevoir quelque chose qui pourra ressembler un bienfait, et que s'il ne s'en revanche, on ne le puisse appeler ingrat. Il y a des biens de l'âme, des biens du corps, et des biens de fortune. Quant aux biens de l'âme, le méchant n'y a point de part; pour les deux autres, il y est recevable. Il les peut prendre, il les doit rendre, et s'il ne les rend , il est ingrat. Nous ne sommes pas seuls de cette opinion. Les péripatétiques même, qui donnent les coudées assez franches à la félicité de l'homme, disent qu'il est de certains bienfaits de peu d'importance qu'un méchant peut recevoir, et que ne les rendant point, il est coupable d'ingratitude. Nous disons donc qu'une chose ne se peut appeler bienfait s'il n'en vient quelque profit à

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