‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 85 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE XIII. i5i · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XIII. i5i

l'âme; toutefois, qu'elle ne soit commode et désirable, nous ne le nions pas. Uu méchant peut faire à un homme de bien des présents de cette nature, et en peut aussi recevoir de lui; comme de l'argent, des habits, des états et la -vie même. Si quelqu'un ne les rend point, on ne le peut appeler ingrat. Mais comme pouvez-vous appeler un homme ingrat pour ne rendre point ce qui n'est pas un bienfait ? Il est des choses qui prennent leur nom de ce qu'elles semblent être, plutôt que de ce qu'elles sont. Ainsi nous disons une boîte d'or ou d'argent ; ainsi nous appelons un homme ignorant, non qui n'a du tout point de lettres, mais qui n'y a pas faitbeancoup de progrès; ainsi nous disons qu'un homme est tout nu quand ses habits sont déchirés. Ces choses-là ne sont pas bienfaits; toutefois elles en ont la ressemblance. Vous pensez peutêtre que je veuille dire que tout ainsi qu'elles sont comme bienfaits , celui qui ne les rend point est aussi comme un ingrat, mais non pas ingrat véritablement. Ce n'est pas ainsi que je l'entends, parce que celui qui les donne et celui qui les prend sont d'accord que ce sont bienfaits, et tous deux les appellent de cette façon. Et par ainsi celui qui trompe en une chose qui a l'apparence d'un vrai bienfait, est aussi bien ingrat, comme est empoisonneur celui qui baille à boire une liqueur innocente, s'il pense bailler une poison.

XIV. Cléanthe presse bien davantage, et dit que quand ce ne seroit pas un bienfait que ce qu'on reçoit, celui qui ne le rend point ne laisse pas d'être ingrat; pource que quand c'en seroit un, il n'eût pas laissé d'en faire de même. Ainsi celui qui s'est mis sur un chemin pour voler et pour tuer, est voleur devant que de mettre la main au sang, parce qu'il s'est armé pour le faire et qu'il en a eu la volonté. La méchanceté se pratique et se fait paroître en l'exécution , mais elle est formée de plus long temps.

i5ï TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉINEQUE.

Ce qu'il a reçu n'étoit pas un bienfait, mais il en avoit le nom. On punit les sacrilèges , et toutefois il n'est point d'homme qui ait les mains si longues qu'il les porte jusques au ciel. Il demande davantage comme il se pourroit faire qu'on fût ingrat à l'endroit d'un méchant, puisqu'on n'en peut recevoir de bienfait. Pource qu'ayant donné une chose du nombre de celles que les ignorants appellent biens, on est obligé, quelque méchant qu'il soit, de lui faire une revanche de même qualité que son bienfait, et sans examiner les choses de plus près , lui rendre pour bon ce qu'il a baillé pour bon. Quoi qu'un homme uous ait prêté, soit de l'or ou du cuir marqué du coin de la ville, comme autrefois en Lacédémone , pourvu qu'il soit de mise, n'importe. C'est argent que nous devons, acquittons-nous en mêmes espèces que nous sommes obligés. XV. Vous n'avez que faire de vous informer que c'est que bienfait , et si un nom si grand et si spécieux se doit ravaler à une matière si vile et si contemptible. Laissez faire recherche à quelque autre de la vérité , contentezvous de suivre ce qui en a l'apparence, et vous conformez à ce qui est honnête suivant l'opinion commune, et que vous-même appelez honnête, quelque chose que ce soit. Comme vous tenez qu'il n'y a personne ingrat , on pourroit dire par la même raison qu'il n'y auroit personne qui ne le fùf, car puisqu'à votre compte tous les fous sont méchants , et qu'un vicieux en une chose est vicieux en toutes, il est nécessaire que tous les hommes soient ingrats, puisqu'il n'en est point qui n'ait de la folie et de la méchanceté. Quoi donc? de quelque côté que l'homme se tourne , il ne peut faillir qu'il ne soit injurié. Quelles plaintes fait-on plus ordinaires que de l'ingratitude, et qu'il n'en est guère à qui le bien qu'on leur fait ne semble une occasion légitime de rendre du mal? Nous ne sommes pas seuls qui en murmurons, et qui mettons au rang du

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