‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 86 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE XV. i · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XV. i

vice tout ce qui n'est point conforme aux règles de la vertu. Voici je ne sais quelle voix qui sort, non de l'école des philosophes, mais de dessous une halle, à la condemnation de la malice universelle du monde*.

A cette heure on passe bien plus outre; les bienfaits sont méchancetés exécrables. On ôte la vie à ceux pour qui on la dût perdre. Les meurtres et les empoisonnements sont les récompenses des bienfaits qu'on a reçus. Assassiner sa patrie et conjurer à sa ruine sont les marques de grandeur et d'autorité. Toute hauteur est basse qui n'est au-dessus'' de la République. Les armées qu'elle paye sont tournées contre elle, et les harangues ordinaires des capitaines à leurs soldats, c'est de massacrer leurs femmes et leurs enfants, et ne laisser ni leurs propres maisons, ni leurs dieux domestiques, que tout ne porte les témoignages de leur fureur. Ceux qui dussent rougir d'entrer en triomphe en la ville, quand le sénat même le commanderoit , et qui ramenant une armée victorieuse, n'auroient audience que hors des murailles, maintenant couverts du sang de leurs citoyens et bien souvent de leurs frères, penseroient n'être pas dignement reçus en la ville s'ils n'y entroient les enseignes déployées. Ce n'est pas à la liberté à parler ; les étendards lui font signe qu'elle se taise. Et ce peuple maître du monde, qui

1. Ici se trouvent, dans le texte latin, trois vers qui n'ont point été traduits par Malherbe :

Non hospes ah hospite tutus, Non socer a genero; fratrum quoque gratia rara est; Imminet exitio vir conjugis, illa mariti.

(Ovide, Métamorphoses, liv. I, v. i44 et suivants.)

a. L'éditicm de ir)3oet les suivantes portent par erreur au-dessous. Il y a dans le texte latin : Humili se ac depresso loco putat stare qu'isquis non supra reinpulilhani sietil . ..

i54 TRAITE DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

avoit donné la paix à tant de nations, et toujours essayé de porter les guerres si loin, que le bruit ne lui piit fâcher ni les yeux ni les oreilles, a les ennemis à sa porte, et de la peur que lui font ses propres armes n'ose sortir de sa maison.

XVI. Coriolanus fut ingrat. S'il eut de la piété, ce ne fut que bien tard, et après avoir déjà fait la moitié du parricide qu'il avoit entrepris. Catilina fut ingrat. Il ne pensa pas faire assez de prendre la ville , s'il ne tâchoit de la ruiner, si de l'autre côté des Alpes il u'appeloit les peuples de la Gaule à la poursuite de leurs inimitiés naturelles, et ne leur donnoit moven d'immoler des capitaines romains aux monuments de leurs pères, pour s'acquitter à la fin des sacrifices qu'ils avoient si longtemps désiré de leur paver. Marius fut ingrat, qui, de simple soldat, parvint à la dignité de consul. S'il n'eut fait mourir autant de Romains que de Gimbres , et s'il n'eût donné le signal , ou pour mieux dire , s'il n'eût été le signal luimême de perdre la ville et de couper la gorge à la plus grande partie des habitants , il n'eût point reconnu de changement en sa fortune , et eût pensé être toujours aussi petit compagnon qu'il avoit été. Sylla fut ingrat, qui guérit sa patrie avec des remèdes pires que la maladie même, qui après avoir depuis Préneste jusqu'à la porte Colline marché dans le sang , commença de nouvelles boucheries dans la ville, tua deux légions (ce qui fut cruel, après la victoire , et ce qui fut détestable , après leur avoir donné sa parole, et les avoir fait assembler en un petit coin, pour avoir moins de peine à les massacrer), et enfin, ô grands Dieux! inventa la proscription, qui est une promesse d'argent et d'impunité à celui qui apporteroit la tête d'un citoyen romain, au lieu qu'anciennement une couronne étoit la recompense de celui qui en avoit sauvé quelqu'un. Pompée fut ingrat, qui pour trois

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