‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 87 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE XVI. i · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XVI. i

consulats, trois triomphes et un nombre infini d'autres lionneurs, usurpés presque tous avant que l'âge l'en eût rendu capable, ne put mieux faire connoître le gré qu'il en savoit à sa patrie qu'en prenant des compagnons pour lui aider à l'assujettir; comme si sa grandem- eût dû être moins enviée, quand on eût vu entre les mains de plusieurs une autorité que personne ne devoit avoir. Il fut ingrat de se procurer des commandements extraordinaires, lie distribuer les provinces, pour s'en réserver le choix, de faire trois parts de la République, pour en retenir les deux en sa maison , et enfin de réduire le peuple romain à cette extrémité , de ne pou\ oir avoir la yie qu'il ne se résolut à la servitude. Jules César, son ennemi et son vainqueur, fut ingrat d'avoir laissé la guerre de Gaule et d'Allemagne pour venir assiéger Rome, et tout homme de bien et populaire qu'il étoit , donner le rendez-vous à ses troupes dans le cirque de Flaminius, bien plus près que Porsenna ne s'étoit campé. Il est vrai qu'il ne fut pas si cruel comme il pouvoit être par le droit que la victoire hii avoit acquis. Il fit ce qu'd disoit ordinairement; il ne tua personne qui n'eût l'épée à la main. Et quoi donc? Les autres à la vérité furent plus sanguinaires , mais au moins comme ils furent soûls, ils mirent les armes bas; cettui-ci remit bien de bonne heure l'épée au fourreau, mais il ne la quitta jamais. Antoine fut ingrat à son dictateur, quand en la harangue qu'il fit au peuple, il déclara qu'il avoit été bien tué, et donna des gouvernements et des charges à ceux qui avoient fait le meurtre. Il fut ingrat à sa patrie, de la déchirer comme il fit de guerres, proscriptions et pilleries , et la réduire en si mauvais termes, qu'elle qui avoit rendu les droits, franchises et libertés aux Grecs, aux Rhodiens et à tant de grandes villes, devint tributaire, non de rois de sa nation, mais de je ne sais quels étrangers, que la fortune même n'a-

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voit pas estimés dignes du sexe que la nature leur avoit donné.

XYII, Je n'aurois pas du temps assez, s'il me falloit souvenir de tous ceux qui ont été ingrats jusques à la ruine et destruction entière de leur patrie, et n'aurois pas moins de besogne si je voulois réciter combien de fois la République même a été ingrate à Tendroit de ses citoyens les plus gens de bien et les plus zélés à son service, n'étant pas le nombre des indignités qu'elle a faites moins grand que celles qu'elle a reçues. Elle a envoyé Camille en exil, et y a laissé aller Scipion. Cicéron a eu le même traitement que Catilina, et a souffert en sa maison et en ses Ijiens des outrages que peut-être son ennemi même eût eu honte de lui faire quand il fût demeuré victorieux. Rutilius , pour récompense d'avoir été homme de bien , fut contraint de s'aller cacher en un coin de l'Asie. Caton fut une fois refusé de la préture, et ne put jamais avoir le consulat. Nous sommes ingrats publiquement. Que chacun parle à soi-même en particulier ; il n'y en a pas un qui ne se plaigne de quelque ingrat. Or il n'est pas possible cpie tout le monde se plaigne, et qu'il demeure quelqu'un de qui on ne se plaigne point. Il faut donc conclure que tous les hommes sont ingrats généralement. INIais ne sont-ils autre chose? Si sont. Ils sont stupides , malicieux, et timides, tout ce qu'ils sont* •, et ceux qui le sont le plus, sont ceux qu'on estime avoir plus de résolution . Ajoutez-y qu'ils sont tous aml)itieux, tous sans piété; mais pour cela ne vous mettez pas en colère ; pardonnez-leur, ils sont tous hors du sens. Je ne vous dis rien que je ne vous mette le doigt dessus. Regardez comme la jeunesse est ingrate. Qui est le jeune homme si simple qui ne souhaite la mort de son père ; si modéré, qu'il ne l'attende ;

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