LIVRE V. CHAPITRE XVII
et si consciencieux, qu'il ne se la représente ? Qui trouverez-vous qui craigne la mort de sa femme, tant soit-elle vertueuse, et qui plutôt ne compte son âge, pour se figurer dans combien de temps il en pourra être délivré? Qui est celui qui après avoir gagné sa cause porte seulement hors du palais la mémoire du bien que lui a fait son avocat ? Mais tout cela demeure sans dispute ; allons ailleurs. Qui est celui qui meure sans quelque regret? Qui est l'homme qui au dernier moment ait l'assurance de dire :
Au gré de mes destins mes jours sont achevés^?
Qui est celui qui au partir du monde ne soupire, et ne fasse connoître que s'il pouvoit il n'en partiroit point? Et toutefois il n'est point d'ingratitude plus manifeste, que de ne se contenter point du temps qui nous est limité. Si vous comptez les jours, vous n'en aurez jamais assez. Pensez que ce n'est point du nombre d'années que dépend la félicité. Prenez-en ce qu'on vous en baille. La mort la plus différée n'est pas la plus heureuse, comme la vie la plus longue n'est pas la meilleure. Combien seroit-ce plus sagement fait de nous repasser en la mémoire les plaisirs passés, pour en remercier la fortune, et sans compter combien ont vécu les autres , penser que nous pouvions vivre moins que nous n'avons vécu ! Dieu n'a pas pensé que je méritasse davantage ; je me contente. Il me pouvoit donner plus de jours; toutefois j'ai de quoi le remercier. Ne soyons jamais ingrats envers les Dieux; ne le soyons point envers les hommes, et particulièrement reconnoissons ceux qui ont fait quelque plaisir, ou à nous, ou à ceux qui nous appartiennent.
XVIII. Vous me direz que j'étends les obligations jusques à l'infini, ([uand je parle de ceux qui nous appartien-