II. cent
Le S Mars.
Lr 9 Mars.
Le 10 Mfir.i.
Le II Mars.
Midi 8,4.
Ou voil par ces résultats qu'api'ès l'aclclilion de l'alcool et pendant les deux premières heures, l'absorption d'oxygène a été assez rapide, puis elle a diminué en intensité et en vitesse, et a été s'alfailjlissant de plus en plus les jours suivants. Pendant tout ce temps, du 7 au 11, le voile n'a paru prendre aucun développement. Le 11, j'ai ouvert la fiole. Le gaz qui y était contenu avait une odeur sufTocante provoquant le larnujiement. Uuaut à la quantité totale d'acide contenue dans le liquide, je l'ai trouvée égale à 2 gr. 46 au lieu de 2 gr. 2 qu'elle était auparavant, ainsi (ju'on l'a vu page 50. En d'autres termes, la quantité d'acide acétique formée n'était nullement en rapport avec la proportion d'oxvoène fixée et accusée par l'ascension de la colonne de mercure. L'oxygène aljsorbé avait donc été employé à faire tout autre chose que de l'acide acétique, et notamment ces produits aldéhydiques à odeur suffocante.
Le 11 mars, voulant reconnaître si le voile était mort et sans action possible sur l'oxygène et l'alcool, j'ai renouvelé l'air de la fiole, et j'ai rajouté sous le voile 100 centimètres cubes d'eau de levure tenant en dissolution 3 centimètres cubes d'alcool à 90". Aucune combustion quelconque ne s'est manifestée. Examiné au microscope, le voile était formé par les chapelets d'articles du mycoderma aceti., mais les articles paraissaient altérés, fanés, et çà et là on voyait des espèces de globules graisseux que j'ai retrouvés souvent dans des cas analogues.
L'addition au liquide alcoolique en voie d'acétification de substances diverses autres que l'alcool a souvent amené dans le mycoderma aceli le genre d'altération dont je parle; par exemple, loi'sque j'ai ajouté à
la liqueur de petites quantités d'esprit de bois. Le voile meurt, et les produits suffocants se montrent pendant les quelques jours où la plante, avant de périr couijjlétement, est en quelque sorte malade. Les expressions dont je uie sers en ce moment pour caractériser l'état du voile mycodermique ne signifient pas du tout que je lui attribue une action physiologi(|ue. Je crois que sa fonction de transport de l'oxygène de l'air sur l'alcool, l'acide acétique, etc., tient à sa structure propre, et que c'est cette structure qui peut être modifiée par telle ou telle circonstance particulière et exceptionnelle.
§ YIII. — l^e mycoderma aceti submergé n'acétifie pas, alors même qu'il continue de vivre et de se multiplier.
Nous avons reconnu qu'il était facile de suivre le progrès de l'acétificalion en disposant les expériences en vases clos de manière à pouvoir évaluer à chaque instant l'aljsorption de l'oxygène par la diminution de pression de l'air renfermé dans les vases.
Considérons dès lors un essai pareil à celui de la page 48. Le voile est formé, il fixe l'oxygène, et le mercure s'élève progressivement à vue d'(Bil dans le tube manométrique. Que l'on agite alors légèrement la fiole pour détacher le voile et le submerger : l'acétification accusée par l'ascension du mercure s'arrêtera sur-le-champ, et si le voile se reforme les jours suivants, ce qui arrivera à peu près inévital)lenient, l'acétification reprendra dès que la plante commencera à recouvrir la surface du liquide.
Deux circonstances sont réunies ici pour empêcher la continuation d'action de la plante dans les conditions précédentes. Sa structure physique change puisqu'elle est tout à coup recouverte par le liquide. En outre, elle n'a plus à son service que la très faible proportion d'oxygène qui est en dissolution dans le liquide. Il est même très probable que cette faible proportion d'oxygène est exclusivement employée pour le développement ultérieur du mycoderme qui continue de vivre, quoique submergé, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le dire en traitant de l'état muqueux du mycoderma aceti.
Je choisirai parmi les expériences que j'ai faites à ce sujet un exemple propre à montrer tout à la fois, et la possibilité du développement de la plante dans l'intérieur des liquides, et l'absence d'acétification dans ces conditions. Cet exemple prouvera également que le mycoderme détermine l'acétification, bien qu'à l'état muqueux, pourvu qu'il soit à la surface du liquide en contact avec l'air atmosphérique.
Le 15 mars 1862, je place dans une chambre-étuve, à la température
de 24 à 25", une cuve de gutta-percha couverte d'une lame de verre, renfermant 2 litres d'un li([uide composé de :
Vinaigre ancien 400 ce.
Alcool à OO" 70 »
Le complément à 1 litre en eau de levure de bière.
Cette eau de levure renfermait j^ de son poids de matières solides empruntées à la levure. Les 400 centimètres cubes de vinaigre renfermaient de nombreux articles de niycodenua aceti destinés à servir de semence.
Le 17, à midi, pas de voile, pas d'acétification. Le titre acide du liquide est le même qu'à l'origine, 1 gr. 09 pour 100 d'acide.
Le 18, le fond de la cuve est couvert d'un voile muqueux formant une sorte de peau continue quoique encore très peu épaisse. En passant sur le fond île la cuve une baguette de verre ou mieux de bois un [)eu rugueux, on soulève cette membrane. Il n'y a pas du tout de voile à la surface du liquide, mais çà et là cependant on aperçoit des gouttes translucides que l'on peut retirer sous la forme de larmes gélatineuses. Je mesure l'acidité du li(|uide. Elle est de 1,11 acide acétique pour 100.
Le 19, même état de développement de la plante dans l'intérieur du liquide et îles noyaux muqueux de la surface. Titre acide, 1,25 pour 100.
Le 20, les taches muqueuses de la surface, plus nombreuses, se tiennent partout les unes aux autres sous forme d'une peau gélatineuse ti-ès translucide, encore peu consistante. Titre acide, 1,59 pour 100.
Le 21, commencement de voile ordinaire à la surface qui s'agrandit peu à peu le 21 et le 22. Le 22, le titre acide est de 4,4 pour 100, L'acétification est terminée.
Cet exemple nous montre que l'acélificalion est, pour ainsi dire, nulle tant que la plante est submergée, bien qu'elle puisse être alors en voie de rapide développement. Il nous montre également qu'il y a acétiflcation par la plante à l'état muqueux, mais bien nujias active ([ue dans le cas d'un voile superficiel, de consistance membraneuse un peu sèche, ou mieux légèrement humide et grasse en apparence ; car c'est ce dernier état physique de la plante qui paraît le mieux convenir à une acétification rapide et avec le moins de perte possible. Dans l'exemple qui précède, la perte a été nulle en quelque sorte.
Il est facile de prévoir, d'après ce que je viens de rapporter, que la plante submergée et morte ne peut provoquer la moindre acétification. .l'ai conservé bien longtemps au contact de l'air du mycodcrina aceti en membranes gélatineuses dans des liquides alcooliques à faible
titre, sans qu'il y eût fixation du gaz oxygène. Souvent, il est vrai, lorsque l'on suit longtemps de pareils essais, l'acétification se déclare, mais on peut être assuré de trouver alors à la surface du li([uide un voile plus ou moins étendu, formé aux dépens de principes solubles fournis par la plante, qui peu à peu se seront répandus dans le liquide et en auront fait une solution appropriée au développement spontané du mycoderme. Il n'est même pas rare de voir dans ces circonstances le inycodernia vini se former de préférence.
Et si l'on a fait dissoudre du sucre dans la liqueur, ce sucre pourra fermenter lactiquement ou alcooliquement, sans doute parce que les ferments propres de ces nouvelles fermentations auront pu prendre naissance spontanément, à l'aide des principes de la mère du vinaigre leur servant d'aliments. On retombe alors dans ces modes d'expérience pratiqués autrefois par M. Colin, et plus récemment par d'autres chimistes, dans lesquels les fermentations sont déterminées par les matières azotées les plus diverses, sans que celles-ci agissent par elles-mêmes, mais seulement à titre d'aliments des véritables ferments.
S IX. — Le Mycoderma aceti envisagé comme parasite du mycoderma vini.
Les principes solubles et insolubles du mycoderma vini peuvent devenir un aliment pour le mycoderma aceti dans certaines circonstances faciles à reproduire et qui me paraissent dignes d'intérêt au point de vue physiologique.
Je suppose que l'on fasse développer le mycoderma vini à la surface de vin pur ou étendu d'eau, de bière, etc., et que l'on enlève le liquide après le développement du voile mycodermique pour le remplacer par de l'eau distillée additionnée de quelques centièmes d'alcool pur. Cette manipulation peut s'effectuer facilement sans déchirer le voile de la plante. Dès que la substitution du nouveau liquide à l'ancien a eu lieu, l'acétification se manifeste et va croissant avec le temps.
Cette expéiùence est fort curieuse, mais il faut savoir en apprécier toutes les conditions pour ne pas l'interpréter d'une façon erronée.
J'ai reconnu que le mycoderma vini a la propriété de fixer l'oxygène de l'air sur l'alcool, sur l'acide acétique, sur les matières hydrocarbonées, les acides organiques, etc., à la manière du mycoderma aceti. Mais lorsqu'il provoque l'oxydation de l'alcool, il opère une véritable combustion de tous ses principes,- c'est-à-dire que l'alcool se transforme en eau et en acide carbonique.
Il agit de même sur l'acide acétique. La combustion est complète.
Dans l'expérience dont je viens de ])arler, avant de retirer de dessous le voile de mycodenna vini le liquide sous-jacent, ralcooi dissous se transformait donc en eau et en acide carbonique, et également l'acide acétique si le liquide en contenait.
D'autre part, lorsque le mycodenna aceti se trouve mêlé au myco- (IciiiHi vini. Ions deux agissent pour leur propre compte et comme s'ils étaient isolés. Le premier transforme l'alcool en acide acétique, ou brûle l'acide acétique s'il n'y a pas d'alcool, et le second brûle complètement soit l'alcool, soit l'acide acétique.
On peut donc obtenir les résultats les plus divers et souvent en apparence contradictoires. Si le mycodenna aceti est en faible proportion, l'effet du mycodenna vini sera prédominant, et l'acidité de la liqueur pourra diminuer, bien qu'il se forme constamment de nouvel acide acétique. Si le mycoderma aceti l'emporte, l'acidité du liquide s'accroîtra malgré la combustion partielle de l'acide acétique. Enfin les deux mycodermes peuvent se faire équilibre, et l'acidité dans ce cas peut ne pas changer de titre, le mycoderma vini brûlant une proportion d'acide équivalente à celle que forme le mycodenna aceti au fur et à mesure de son développement.
Ceci posé, revenons à l'expérience que j'indiquais tout à l'heure. Sur du vin, de la bière, etc., on a fait développer dans une cuve large et peu profonde le mycodenna vini en couche continue. A ce moment, d'après les faits que je viens de rappeler, l'alcool dissous se transforme en eau et en acide carbonique, et si le liquide contient en outre de l'acide acétique, il est également brûlé, de telle sorte que l'acidité de la liqueur diminue progressivement et de jour en jour. Enlevons alors le liquide à l'aide d'un siphon sans disloquer le voile, puis rajoutons de l'alcool à faible titre, sans mélange de matières azotées ni de phosphates ('). L'acétification de l'alcool, ai-je dit, se déclare aussitôt, et l'acidité de la liqueur augmente progressivement. Que se passe-t-il donc, et pourquoi cette inversion et cette opposition dans les phénomènes avant et après l'échange des liquides ?
J'ai cru longtemps que, dans tous les cas, le mycoderma vini, privé d'aliments et se trouvant soumis à des conditions qui altéraient sa structure, ne pouvait plus porter la combustion de l'alcool qu'au terme acide acétique et vapeur d'eau, et non jusqu'à celui d'acide carbonique
1. Avant d'introduire l'alcool dilué sous le voile, rien n'est plus facile, si on le désire, de laver celui-ci par de l'eau pure et même à 'diverses reprises. Malgré ces lavages, il est toujours un peu acide. La plante sécrète des liquides à réaction acide tant que sa vie n'est pas totalement éteinte. C'est déjà un caractère propre à la levure de bière, qui présente de nombreuses analogies avec le mycoderma vini.
et de vapeur d'eau qui lui est habituel. !Mais ce n'est là au contraire que l'accident et l'exception. Le plus souvent l'acétification n'est encore que l'effet du mycoderma aceti. Comment cela peut-il avoir lieu, puisque j'ai supposé que le voile mycodermique était formé par le mycoderma vini?
Dans les conditions particulières dont je viens de parler, le mycoderma aceti^ dont il est très rare de ne pas rencontrer au moins quelques articles dans un voile quelconque de mycoderma vini, se multiplie aux dépens de ce dernier, qui lui sert de nourriture, avec une facilité extraordinaire; delà l'acétification de l'alcool. Observe-t-on au microscope le voile de mycoderma vini au moment de la mise en train de l'expérience, on le trouvera composé, je suppose, presque exclusivement d'articles de mycoderma viiii. Il faudra, par exemple, chercher dans plusieurs champs de la goutte placée sur le porte-objet, pour rencontrer un ou deux articles de mycoderma aceti. Que l'on renouvelle cette épreuve le lendemain du jour où le premier liquide a été l'emplacé par de l'alcool pur étendu d'eau, et déjà partout se montreront un grand nombre d'articles de mycoderma aceti. Les jours suivants, rien qu'à la vue simple, on pourra constater la disparition graduelle du voile primitivement épais et ridé du mycoderma vint., faisant place peu à peu au voile mince, léger, et de poids total beaucoup moindre, de mycoderma aceti., parce qu'il y a simultanément combustion de divers principes du mycoderma vini. La résorption des articles de ce mycoderme engendre en même temps des substances solubles plus lentes à être comburées et que l'on retrouve libres dans la liqueur. On y rencontre, par exemple, des matières qui réduisent avec la plus grande facilité, même à la température ordinaire, la liqueur de Fehling.
Il est vraiment très curieux d'assister à celte transformation et à cette nutrition d'un mycoderme par un autre, et cette circonstance me paraît mériter toute l'attention des physiologistes. Il y a là, à mon sens, l'image de la résorption d'un tissu par la production d'un autre, auquel le premier sert d'aliment, et mieux encore peut-être l'image de la formation du pus et de ses globules à l'aide des matériaux du sang ou des principes des tissus voisins.
Quoi qu'il en soit, et c'est là principalement le fait sur lequel je désire appeler en ce moment l'attention du lecteur, dès que, par une circonstance quelconque, le mycoderma i'ini, si fréquent à la surface des liquides fermentes lorsqu'ils sont exposés au contact de l'air, vient à perdre sa vitalité propre, que des aliments appropriés lui font défaut par exemple, le mycoderma aceti l'envahit à la façon d'un parasite, vit
sur lui el à côté de lui, en assimilant ses principes et en en comburant une partie par l'effet de cette même faculté qui fait de ce mycoderme un agent de combustion partielle ou totale de l'alcool et de l'acide acétique.
§ X. — Des anguillules du i'inaigre. Comment elles nuisent à
l'acétification.
Lorsque je visitai les vinaigreries d'Orléans, afin d'y contrôler les résultats de mes expériences, les fabricants avec lesquels j'eus l'occasion de m'entretenir de leur industrie élaient persuadés que les anguillules que l'on trouve dans le vinaigre d'Orléans lorsqu'il n'a pas été convenablement filtré, et qui pullulent dans tous les tonneaux des celliers, sont nécessaires à la fabrication et à la bonne marche des phénomènes. C'est, comme je vais l'expliquer, une erreur grave, fort préjudiciable à l'industrie orléanaise et qu'il importe de faire disparaître ('). J'ai la persuasion que le travail des mères (tonneaux) dans le procédé d'Orléans est souvent entravé par la présence de ces animaux, dont le nombre, dans chaque tonneau d'une vinaigrerie par le procédé d'Orléans, est extraordinaire. Une partie des maladies auxcjuelles les mères sont sujettes, et qui entraînent de grandes pertes pour le fabricant, sont dues à ces animalcules.
Je vais essayer de faire comprendre leur influence nuisible en m'appuyant sur les principes que j'ai établis dans ce Mémoire.
Les anguillules ont besoin de gaz oxygène pour vivre. Les faits les plus vulgaires, tels que celui de la mort assez prompte des anguillules dans les flacons bouchés et remplis de vinaigre, me permettraient de le démontrer. Or, nous savons que l'acétification ne se produit qu'à la surface du liquide, dans un voile mince et frêle de niycoderma aceli (|ui se renouvelle sans cesse par parties à la suite de chaque addition de nouveau vin dans les tonneaux de la fajjrique. Si nous supposons ce voile bien formé et en travail d'acétification active, tout l'oxygène qui arrive à la surface du liquide est mis en œuvre par la plante. Celle-ci en prive totalement les anguillules situées au-dessous d'elle et nageant dans les couches supérieures du vinaigre. Les anguillules se sentant alors dans l'impossibilité de respirer, et guidées par un de ces instincts dont les animaux à tous les degrés de l'échelle zoologique nous offrent de si curieux exemples, se réfugient sur les parois du
1. Il est bien enti;ndu, cependant, que je ne préjuge pas ici la question de savoir jusqu'à quel point les anguillules pourraient modifier la saveur du viuaigre par les substances qu'elles excrètent.
:u ŒUVRES DE PASTEUR
tonneau, tout près du niveau du liquide, où elles viennent former une couche humide, blanche, épaisse de plus d'un millimètre, haute de plusieurs centimètres, tout animée et grouillante. Là seulement ces petits êtres peuvent respirer. Mais on doit comprendre qu'ils ne cèdent pas facilement la place au mycoderme. .l'ai assisté maintes fois, dans des expériences particulières, à une sorte de lutte qui s'établit entre eux et la plante. A mesure que celle-ci, suivant les lois de son développement, s'étale peu a peu à la surface, les anguillules réunies au-dessous d'elle, et souvent par paquets, paraissent faire efîort pour l'entraîner dans le liquide sous la forme de lambeaux chifTonnés. A cet état elle ne peut plus leur nuire, car nous avons reconnu (|ue la plante submei'gée n'a plus qu'une action à peine sensible.
Je ne rapporterai que l'une de mes expéi'iences. Les autres sont analogues et toutes faciles à reproduire (•).
Le 21 février 1862, j'ai mêlé, à 4 litres d'un li([uide approprié à l'acétification et placé dans une cuve plate de gutta-percha, 100 centimètres cubes de vinaigre provenant d'un tonneau mère d'une vinaigreine d'Orléans, chargé d'anguillules. Sans entrer ici dans le détail des particularités offertes par cette cuve, sous le rapport de l'acétification, j'arrive aux circonstances qui concernent plus particulièrement les anouillules et leur influence sur la marche de l'acétification. Pendant les mois de mars et d'avril, multiplication extraordinaire des anguillules, dont le nombre pouvait être évalué à quelques centaines de mille. Le 9 avril, j'enlève 2 litres de vinaigre et je rajoute 2 litres de vin. Le 11, pas de voile mycodermique à la surface du liquide. L'ancien est tombé en lambeaux au fond de la cuve. Les anguillules voyagent partout, distribuées dans les couches supérieures du liquide. Le 13, voile naissant de mycoderma acetl sur toute la surface, mais par taches, par lambeaux, avec des intervalles libres. En dessous et dans les portions découvertes, les anguillules voyagent encore et dans toutes les parties de la surface du liquide, au centre comme sur les bords. Mais le 14 au matin, au moment où j'arrive pour constater l'état des choses, tout est changé. Le voile uni et homogène se tient dans ses diverses parties, sans solutions de continuité. En outre, il n'y a plus
1. Lorsque j'ai commencé l'étude du rôle des anguillules dans la fabrication par le procédé d'Orléans, j'ai dû prier un fabricant de cette ville de m'envoyer du vinaigre qui contint de ces animalcules.
Bien que mon laboratoire fût rempli depuis plus d'une année de vases renfermant des liquides en voie d'acétification. je n'avais pas encore aperçu une seule auguillule. Cela n'empècbera pas, sans doute, les partisans endurcis de la génération spontanée des organismes inférieurs de penser que ces petits êtres peuvent venir au monde sans parents semblables à eux lorsqu'il y a concours de circonstances favorables.
ÉTl DES SLIl l.E MXAIGRE ET SUR LE VIN 71
une seule anguillule dans le liquide, en aucun de ses points ; mais, chose curieuse, les rebords de la cuve, plus haut que le niveau du voile et à partir de ce voile, sont recouverts d'une couche blanche jusque-là absente, et toute composée d'anguillules en mouvement, n'ayant d'autre liquide pour imbiber leurs tissus que celui qui monte de la cuve par capillarité dans l'intervalle de leurs corps sinueux.
Le 14, le 15, le 16, acétifîcation très vive. Les anguillules sont toujours en couche grasse et remuante sur les parois verticales de la cuve. Le 17, nouveau changement. Le voile, qui avait épuisé à peu près son action les jours |)récédents et acétifié tout l'alcool, est tombé en lambeaux au fond de la cuve, et j'aperçois les anguillules qui, de toutes parts, émigrentdans le liquide. Les 18, 19,..., 25 avril, les anguillules continuent de vivre et de se multiplier dans toutes les parties des couches liquides superficielles. Il n'y en a phis du tout sur les bords de la cuve.
Le 25 avril, je retire 2 litres du vinaigre rempli à [)rofusion d'anguillules, et je rajoute 2 litres de vin, afm d'assister de nouveau h la succession des phénomènes dont je viens de parler.
Le 26, quelques traces de mycodernie apparaissent. Le 27, elles sont plus étendues en surface, et de nouvelles se sont formées. Mais, au-dessous de chacune de ces taches, je vois des paquets d'anguillules qui leur sont comme attachées et comme faisant effort pour entraîner ces portions de voile au fond du liquide. Le 28, même état des choses. Le 29, presque toutes les taches de luijcodenna aceti ont disparu. N'est-on pas porté à croire, en présence de ces faits, à une sorte d'instinct chez les anguillules qui les porte à détruire la plante capable de les priver d'oxygène ? Je ne voudrais rien exagérer, cependant. Je sais que l'homme est ami du merveilleux et s'y complaît volontiers. Il se pourrait que les efforts des anguillules, d'où résulte la destruction du voile, fussent simplement le résultat des mouvements que les anguillules effectuent naturellement pour se débarrasser des obstacles qui les gênent lorsque, par l'effet de la natation, elles se trouvent enchevêtrées accidentellement dans les replis du mycoderme. Peut-être aussi trouvent-elles dans les principes de la plante des aliments mieux appropriés à leur nutrition. La plante disparaîtrait, parce qu'elle servirait d'aliment aux anguillules. Ce qui est certain, c'est que le voile entraîné au fond du liquide par les mouvements des anguillules s'y présente très souvent sous la forme d'un précipité blanchâtre et pulvérulent, comme si les anguillules avaient séparé la matière glutineuse qui en relie les articles.
Quoi qu'il en soit, nous voyons avec quelle peine un voile de
inycoderma aceti se multiplie dans certains cas en présence des anguillules. Que ces mêmes faits se réalisent dans un tonneau mère d'une vinaigrerie par le procédé d'Orléans, ce tonneau ne travaillera pas et sera dit malade ou tourné.
Continuons l'examen de notre cuve. Le 30 avril, même état des choses. Le l" mai, des taches nouvelles sont reformées et occupent une surface totale de 20 centimètres carrés environ. Le 2 mai, pas de développement nouveau des taches qui ont au-dessous d'elles des paquets d'anguillules que l'on dirait toujours occupées à les détruire. Le 3, le 4, rien de nouveau. Le 5, j'aperçois dans un coin de la cuve un voile uni, bien formé, s'étendant sur toute la surface jusqu'au quart environ de la cuve. Or, déjà dans ce coin de la cuve les anguillules ont grimpé en couche épaisse sur les parois des rebords du vase. Peu à peu, les jours suivants, le voile continue de grandir, en chassant devant lui en quelque sorte les anguillules, qui se retirent peu à peu du liquide sans qu'il en reste trace dans le vinaigre de la cuve. Cette fois la plante a de nouveau pris le dessus et vaincu l'animalcule.
En résumé, et si l'on considère les phénomènes dans leur cause prochaine, lorsque le mycoderma aceti vient à se développer en couche continue à la surface d'un vinaigre rempli d'anguillules, celles-ci, se sentant privées de gaz oxygène sans lequel leur vie est impossible, émigrent et se réfugient sur les parois des bords de la cuve ou du tonneau. La plante met alors en œuvre à son profit tout l'oxygène qui arrive au contact de la surface du liquide. Sans doute ces anguillules sont très mal à l'aise sur ces parois du vase, hors du liquide, car si elles y trouvent l'oxygène indispensable à leur existence, elles n'y ont plus qu'en quantité beaucoup trop restreinte pour leur nombre les autres aliments que leur offre le liquide. Aussi, dès que la fixation de l'oxygène par la plante se ralentit ou s'épuise, elles rentrent dans le liquide en faisant tomber au fond la plante qui les gêne toujours en quelque chose, car nous savons qu'elle fixe l'oxygène sur l'acide acétique lorsqu'il n'y a plus d'alcool, très lentement il est vrai, si le vinaigre est fort.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que tous les faits qui précèdent ou d'autres du même ordre se passent sans cesse dans les tonneaux des vinaigreries d'Orléans. .Te l'ai vérifié jusque dans les plus minutieux détails.
Ces particularités curieuses de la fabrication de l'acide acétique par le procédé d'Orléans m'ont donné l'explication d'une pratique qu'emploient journellement les vinaigriers, afin de s'assurer de la marche des mères. Ils introduisent les doigts dans le tonneau par le
ETUDES SUR LE VINAUiRE ET SUR LE VIN '3
trou d'air et tàtent avec l'iiidex la |)aroi verticale du fond. S'ils sentent une humidité grasse, ils disent que le tonneau travaille bien. Ce quelque chose d'humide et de gras n'est autre chose que la couche d'anguillules réfugiées sur les parois du lonueau. C'est là en elîet un indice que la surface invisible du liquide doit être recouverte de mycoderina aceti en bonne voie de fixation de l'oxygène de l'air.
La condensalii>n de vapeur d'eau sur les parois du tonneau non mouillées par le liquide est également un indice de travail régulier, parce qu'elle accuse une élévation de température des couches de niveau du vinaigre, et conséquemment un bon fonctionnement du voile mycodermique.
Dans tous les cas, on ne peut douter que la plante a constamment auprès d'elle, par la présence des anguillules, un ennemi qu'il faut combattre par tous les moyens possibles. Je sais que, depuis la pulilication de mes premiers travaux sur ce sujet, les industriels les plus éclairés d'Orléans ont fait revivre une pratique ancienne et tout à fait aJjandonnée, celle du soufrage des tonneaux de temps à autre. L'acide sulfureux tue les anguillules. Mais il faut prendre garde à l'emploi de ce moyen qui pourrait l^ien, dans certains cas, altérer la c[ualité du voile mycodermique.
En choisissant de préférence le moment où toutes les anguillules sont réfugiées sur les parois d'un tonneau, on pourrait les tuer en les privant d'air par la fermeture du trou d'air pendant un temps suffisant. La plante d'une part, les anguillules de l'autre, absorberaient assez promptement la totalité de l'oxygène demeuré libre dans la partie vide du tonneau, ce (|ui aurait pour effet défaire périr les anguillules. Cette pratique très simple mériterait d'être essayée. Le voile du mycoderme ne s'altérerait pas sensiblement par la privation d'oxygène durant un certain laps de temps ; car nous avons reconnu, pages 60-61 de ce Mémoire, que l'on a pu rajouter de l'alcool sous un voile, et continuer, à son aide, l'acétification, après que le vase eut été une première fois totalement privé d'o.xygène.
§ XI. — Application des résultats des paragraplies précédents {}).
Les faits d'observation que j'ai exposés dans le travail qui précède m'ont conduit à un nouveau procédé industriel de fabrication du
L Ce paragraphe résume une Communication que j'ai faite à l'Académie des sciences en 1862 [Voir p. 13-20 du présent volume]. (Note de Pasteur.)
Ce paragraphe ne figure pas dans le texte des Annales scientifiques de l'École Normale supérieure. [Note de l'Édition.)
vinaigre que j'ai communiqué à l'Académie des sciences en 1862 (*). Je sème le mycoderma aceti, ou fleur du vinaigre, à la surface d'un liquide formé d'eau ordinaire contenant 2 pour 100 de son volume d'alcool et 1 pour 100 d'acide acétique provenant dune opération précédente, et en outre quelques dix-millièmes de phosphates alcalins et terreux, au nombre desquels doit se trouver le phosphate d'ammoniaque. Bien que ces seuls ingrédients puissent servir au développement du mvcoderme, il vaut mieux lui fournir, comme je le dirai tout à l'heure, des liquides naturels qui renferment ces phosphates et qui contiennent en outre l'azote nécessaire à la vie du mycoderme sous la forme de matières azotées organiques albuminoïdes. La petite plante se développe et recouvre bientôt la surface du liquide sans qu'il y ait la moindre place vide. En même temps l'alcool s'acétifie. Dès que l'opération est bien en train, que la moitié, par exemple, de la quantité totale d'alcool employée à l'origine est transformée en acide acétique, on ajoute chaque jour de l'alcool par petites portions, ou mieux encore du vin ou de la bière alcoolisés, jusqu'à ce que le liquide ait reçu assez d'alcool pour que le vinaigre marque le titre commercial désiré. Tant que la plante peut provoquer l'acétification, on ajoute de l'alcool.
Lorsque son action commence à s'user, on laisse s'achever l'acétification de l'alcool qui reste encore dans le liquide. On soutire alors ce dernier, puis on met à part la plante qui par lavage peut donner un liquide un peu acide et azoté capable de servir ultérieurement. La cuve est alors mise de nouveau en travail.
Il est indispensable de ne pas laisser la plante manquer d'alcool, parce que sa faculté de transport de l'oxygène s'appliquerait alors, d'une part à l'acide acétique qui se transformerait en eau et en acide carbonique, de l'autre à des principes volatils, mal déterminés, dont la soustraction rend le vinaigre fade et privé d'arôme. En outre, la plante détournée de son habitude d'acétification n'y revient qu'avec une énergie beaucoup diminuée. Une autre précaution, non moins nécessaire, consiste à ne pas provoquer un trop grand développement de la plante; car son activité s'exalterait outre mesure, et l'acide acétique serait transformé partiellement en eau et en acide carbonique, lors même qu'il y aurait encore de l'alcool en dissolution dans le liquide.
Une cuve de 1 mètre carré de surface, renfermant 50 à 100 litres de liquide, fournit par jour l'équivalent de 5 à 6 litres de vinaigre. Ln thermomètre donnant les dixièmes de degré, dont le réservoir plonge dans le liquide et dont la tige sort de la cuve par un trou pratiqué