CONFÉRENCE FAITE A LA SOCIÉTÉ CHIMIQUE DE PARIS LE 22 DÉCEMBRE
MESSIEURS
Dans ces dernières années, nos connaissances sur les composés organiques dissymétriques se sont enrichies de données nouvelles par les intéressants et remarquables travaux de deux savants chimistes français formés par deux de nos grandes écoles de chimie : M. Jungfleisch, élève de M. Berthelot, et M. Lebel, élève de M. Wurtz. Toutefois, lorsque j'entends parler de ces études, que je lis les ouvrages qui en rendent compte, il ne me paraît pas que la signification de leurs résultats soit toujours appréciée avec exactitude. Je voudrais essayer d'apporter dans le sujet un peu plus de rigueur et je suis, en vérité, fort reconnaissant au président de la Société chimique, M. Lauth, de n'avoir permis de venir vous en entretenir familièrement.
Les fondements de ce chapitre de chimie moléculaire, désigné sous le nom de dissymétrie, sont déjà d’une date un peu éloignée. Peut-être ne sont-ils pas présents à la mémoire de cette jeune réunion de chimistes, que je me plaisais à considérer l’autre jour à la brillante leçon de M. Wurtz. Permettez-moi donc de rafraîchir un peu les idées sur ces principes en vous disant quelques mots de l'acide tartrique gauche. Aussi bien ce sont mes premières joies de chercheur. Celles qu'inspire la science n’ont pas moins de poésie que les autres. Souffrez que je m'y arrête un instant.
J'étais élève à l'École Normale supérieure, de 1843 à 1846. Le hasard me fit lire à la bibliothèque de l'École une note du savant chimiste cristallographe Mitscherlich, relative à deux combinaisons salines, le
1. In : Conférences faites à la Société chimique de Paris. 1883-1884-1889-1886. Paris, 1886, p. 24-37; el Revue scientifique, 3 sér., VII, 1884, p. 2-6.
tartrate et le paratartrale de soude et d’ammoniaque. Dans ces deux substances, concluait Mitscherlich, à la suite de l’étude approfondie de toutes leurs propriétés, « la nature et le nombre des atomes, leur arrangement et leurs distances sont les mêmes. Cependant le tartrate dévie Le plan de la lumière polarisée et le paratartrate est indifférent ». Je méditai longtemps cette note ; elle troublait toutes mes idées d'étudiant ; je ne pouvais comprendre que deux substances fussent aussi semblables que le disait Mitscherlich, sans être tout à fait identiques. Savoir s'étonner à propos est le premier mouvement de l'esprit vers la découverte.
Ce n’est pas à vous que je rappellerai tout ce que nous devons à nos maitres, combien est grande leur influence sur la direction donnée à nos travaux, à vous qui avez le bonheur d’avoir des professeurs embrasés du feu sacré, comme nous en donnait l’autre jour un exemple si particulier mon très éminent confrère M. Wurtz. A l’époque dont je vous parle, M. Dumas et M. Balard enflammaient notre ardeur pour la chimie. Un autre de nos maîtres à l'École Normale, aussi modeste que savant, M. Delafosse, nous passionnait pour l'étude des cristaux.
A peine sorti de l'École Normale, je formai le projet de préparer une longue série de cristaux, afin d’en déterminer les formes. Je pensai à l'acide tartrique et à ses combinaisons salines, ainsi qu'à celles de l'acide paratartrique par ces deux motifs que les cristaux de tous ces corps sont aussi beaux que faciles à obtenir et, d’autre part, que je pouvais à chaque instant contrôler l'exactitude de mes déterminations en me référant à un mémoire d’un habile et très précis physicien, M. de La Provostaye, qui avait publié une étude cristallographique étendue sur l'acide tartrique et l'acide paratartrique et les combinaisons salines de ces acides.
A peine engagé dans ce travail, je vis, à n'en pas douter, et après avoir levé toutes les difficultés de détail, que l'acide tartrique et toutes ses combinaisons avaient des formes dissymétriques. Cette observation avait échappé à M. de La Provostaye. Toutes ces formes tartriques avaient individuellement une image dans une glace qui ne leur était pas superposable. Je vis, au contraire, que rien de semblable n'existait pour les formes de l’acide paratartrique et de ses combinaisons. Tout à coup, je fus pris d'une grande émotion. J'avais toujours gardé la surprise profonde que m'avait causée la note de Mitscherlich sur le tartrate et le paratartrate de soude et d’ammoniaque. Malgré le soin extrème de son étude, me disais-je, au sujet de ces deux combinaisons, Mitscherlich, pas plus que M. de La Provostaye, n'aura vu que le tartrate était dissymétrique, car il doit l'être; il n’aura pas vu davan-
tage que le paratartrate ne l’est pas, ce qui est très probable également. Aussitôt, avec une ardeur fiévreuse, je préparai le tartrate double de soude et d’ammoniaque et le paratartrate correspondant et je me mis en devoir de comparer leurs formes cristallines, avec cette idée préconçue que j'allais trouver la dissymétrie dans la forme du tartrate et l'absence de dissymétrie dans celle du paratartrate. Alors, pensaisje, tout sera expliqué; la note de Mitscherlich n'aura plus de mystère, la dissymétrie de la forme du tartrate correspondra à sa dissymétrie optique; l’absence de dissymétrie de la forme dans le paratartrate correspondra à l’inactivité de ce sel sur le plan de la lumiere polarisée, à son indifférence optique. En effet, je vis que le tartrate de soude et d’ammoniaque portait les petites facettes accusatrices de la dissymétrie; mais quand je passai à l'examen de la forme des cristaux du paratartrate, j'eus un instant un serrement de cœur; tous ces cristaux portaient les facettes de la dissymétrie. L'idée heureuse me vint d'orienter mes cristaux par rapport à un plan perpendiculaire à l'observateur, et alors je vis que dans cette masse confuse des cristaux du paratartrate il y en avait de deux sortes sous le rapport de la disposition des facettes de dissymétrie. Chez les uns, la facette de dissymétrie la plus rapprochée de mon corps s’inelinait à ma droite, relativement au plan d'orientation dont je viens de parler, tandis que, chez les autres, la facette dissymétrique s’inclinait à ma gauche. En d’autres termes, le paratartrate se présentait comme formé de deux sortes de cristaux, les uns dissymétriques à droite, les autres dissymétriques à gauche.
Une nouvelle idée, toute naturelle, se présenta bientôt à mon esprit. Ces cristaux, dissymétriques à droite, que je pouvais séparer manuellement des autres, offraient, eux, une identité absolue de formes avec ceux du tartrate droit. Poursuivant, dans toute la logique de ses déductions, mon idée préconçue, je séparai du paratartrate cristallisé ces cristaux droits; je fis le sel de plomb et j'isolai l'acide. Cet acide se montra absolument identique à l'acide tartrique du raisin et jouissant, comme lui, de l’action sur la lumière polarisée. Je fus plus heureux encore le jour où, prenant à leur tour les cristaux à forme gauche du paratartrate et isolant leur acide, j’oblins un acide tartrique absolument pareil à l'acide tartrique du raisin, mais d’une dissymétrie de forme inverse de l’autre, et d’une action optique inverse. Sa forme était identique à celle de l’image de l'acide tartrique droit placé devant une glace et, toutes choses égales, il déviait à gauche de la même quantité que l'acide droit en valeur absolue.
Enfin, mettant en présence des solutions de ces deux acides à poids
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égaux, le mélange se résolut en une masse cristalline d’acide paratartrique, identique à l'acide paratartrique connu.
Les principes de la dissymétrie moléculaire étaient fondés. Il existe des substances dont le groupement atomique est dissymétrique et ce groupement se traduit au dehors par une forme dissymétrique et par une action de déviation sur le plan de la lumière polarisée; bien plus, ces groupements atomiques ont leurs inverses possibles dont les formes sont identiques à celles de leurs images et qui ont une action inverse
sur la lumière polarisée.
A vrai dire, Messieurs, on comprend que les choses soient telles. Vous n'avez peut-être jamais fait une remarque qui vous paraîtra bien simple quand je vous l’aurai signalée une première fois. Considérez un objet quelconque, naturel ou artificiel, du règne minéral ou du règne organique, vivant où mort, fait par la vie ou disposé par l’homme, un minéral, une plante, cette table, une chaise, le ciel, la terre, enfin un objet quelconque. À n'envisager que la forme de tous ces objets, que leur aspect extérieur et la répétition de leurs parties semblables, s'ils en possèdent, vous trouverez que tous peuvent se partager en deux grandes catégories : la première catégorie comprendra tous les objets qui ont un plan de symétrie, la seconde catégorie comprendra tous ceux qui n'ont pas de plan de symétrie. Avoir un plan de symétrie — il peut y en avoir plusieurs pour un même objet — c’est pouvoir être partagé par un plan, de telle sorte que vous retrouviez à gauche ce qui est à droite. Cette table a un plan de symétrie, car, si j'imagine un plan vertical passant par ses deux bords opposés, je trouve à droite exactement ce qui est à gauche; la chaise sur laquelle vous êtes assis a un plan de symétrie — elle n’en a qu'un, la table en a deux; elle eût été ronde qu'elle en aurait eu une infinité —; faites passer un plan vertical par le milieu du dos de votre chaise et par le milieu de son siège et vous laisserez à droite ce que vous retrouverez fidèlement à gauche. Au contraire, il y a des corps qui n’ont pas de plan de sÿmétrie. Coupez une main par un plan quelconque, jamais vous ne laisserez à droite ce qui sera à gauche. Il en est de même d’un æil, d'une oreille, d'un escalier tournant, d’une hélice, d’une coquille spiralée. Tous ces objets et bien d’autres n’ont pas de plan de symétrie ; ils sont tels que, si vous les placez devant une glace, leur image ne leur est pas superposable. La main droite placée devant une glace vous donne pour image la main gauche. Un escalier tournant placé devant une glace vous donne l'escalier tournant en sens inverse. Or
les groupements atomiques qui composent les molécules de toutes les
espèces chimiques sont des objets et des assemblages comme tous les objets et tous les assemblages que nous trouvons autour de nous. A priori done, on peut croire qu'eux également doivent se partager en nos deux catégories : les groupements d’atomes qui ont un plan de symétrie et une image qui leur est superposable, et les groupements d’atomes qui n'ont pas de plan de symétrie et une image qui ne leur est pas superposable. En d’autres termes, il doit y avoir des groupes d’atomes symétriques et d’autres dissymétriques, c’est-à-dire des groupes droits et gauches, des groupes inverses les uns des autres. Ceux-ci, nous les connaissons; c’est, par exemple, le groupe tartrique droit et le groupe tartrique gauche. Il existe une foule de groupes d’atomes dissymétriques qui attendent encore la production artificielle ou naturelle de leurs inverses. Nous avons le sucre droit; nous ignorons l'existence du sucre gauche. Nous avons l’albumine gauche ; nous ignorons l’albumine droite. Nous avons la quinine gauche ; nous ignorons la quinine droite.
Je veux que vous fassiez tout de suite une remarque : elle consiste en ce que, dans les corps qui ont un plan de symétrie, très souvent les parties que le plan de symétrie laisse à sa droite et à sa gauche n’ont pas, elles, de plan de symétrie. La chaise sur laquelle vous êtes assis a un plan de symétrie, comme je le disais tout à l'heure ; c’est le plan vertical qui passe par le milieu du dos et le milieu du siège. Mais les deux moiliés de la chaise séparées par ce plan n'ont pas de plan de symétrie. Songez-y un instant : vous reconnaîtrez que la moitié droite n'est pas superposable à la moitié gauche. En d’autres termes, si vous me permettez cette assimilation, la chaise peut être considérée comnre un paratartrique. Le corps humain est dans le même cas. C’est également un paratartrique; il a un plan de symétrie qui passe par Île milieu du front et le nombril. Or toutes les parties qui sont à droite ne peuvent être superposées à celles qui sont à gauche. Les unes et les autres n'ont pas de plan de symétrie. En d’autres termes, la symétrie est compatible avec une dissymétrie double et inverse, tandis que la symétrie est absolument incompatible avec une dissymétrie simple. Disons tout de suite, quoique ce sera plus clair tout à l'heure, que, si la dissymétrie simple est le produit d'actions et de forces dissymétriques, la dissymétrie double est le produit de forces symétriques.
Messieurs, une particularité singulière concerne la dissymétrie moléculaire. On trouve la dissymétrie établie dans un très grand nombre de principes immédiats des animaux et des végétaux, notamment dans les principes immédiats essentiels à la vie. Tous les produits, pour ainsi dire, de l'œuf et de la graine sont dissymétriques.
Il existe, sans doute, chez les animaux et les végétaux des principes immédiats, tels que l’urée et l'acide oxalique, qui ne sont pas dissymétriques ; mais ce sont des produits de seconde main, en quelque sorte, comparables à nos produits des laboratoires chez lesquels la dissymétrie est absente.
En d’autres termes, lorsque le rayon de lumière solaire vient à frapper une feuille verte et que le carbone de l'acide carbonique, l’hydrogène de l’eau, l'azote de l’'ammoniaque et l'oxygène de cet acide carbonique et de cette eau forment des composés chimiques et que la plante grandit, ce sont des corps dissymétriques qui prennent naissance. Vous, au contraire, tout habiles chimistes que vous êtes, quand vous unissez par mille manières diverses ces mêmes éléments, vous faites toujours des produits dépourvus de dissymétrie moléculaire. Il n’existe pas, à ma connaissance, un seul produit de synthèse chimique, né sous l'influence des causes qu’on peut considérer comme propres à la vie végétale, qui ne soit dissymétrique, qui n’ait, en d’autres termes, la forme générale d’une hélice, d’un escalier tournant, d’un tétraèdre irrégulier, d’une main, d’un œil...
Par opposition, il n'existe pas un seul produit de synthèse, préparé dans les laboratoires ou dans la nature minérale morte, qui ne soit de la forme d’un octaèdre, d’un escalier droit...
On a annoncé souvent la production directe de substances dissymétriques. M. Dessaignes a cru avoir fait l'acide aspartique de l’asparagine naturelle à l’aide des acides malique et fumarique inactifs. M. Loir, le premier, a vu que la nitromannite était active. M. Bichat, reprenant alors, à ma sollicitation, l'étude du pouvoir rotatoire de la mannite, a reconnu que cette substance n’était pas inactive, comme on le croyait auparavant. MM. Perkin et Duppa ont annoncé avoir fait l'acide tartrique du raisin en partant de l'acide succinique inactif tiré du succin. J'ai fait voir que l’acide aspartique de M. Dessaignes était un isomère de l'acide aspartique et inactif, que l'acide tartrique de MM. Perkin et Duppa était de l'acide paratartrique et de l'acide tartrique inactif.
J'ai dédoublé, il est vrai, cet acide paratartrique du succin en acide tartrique droit et en acide tartrique gauche et M. Jungfleisch a fait davantage. Il a reproduit ce dédoublement avec l'acide paratartrique dérivé de l'acide succinique de synthèse totale, que M. Maxwell Simpson nous avait appris à préparer. M. Lebel, en outre, découvrant, devinant plutôt, par des vues théoriques ingénieuses, l'existence de divers paratartriques dans certains produits organiques de synthèse, ayant dans leurs formules ce qu'il appelle du carbone asymétrique, le
propylglycol de M. Wurtz, par exemple, a dédoublé également ces paralartriques en corps droits et en corps gauches inverses. Dès lors, on a dit : il n’y a donc pas que la vie végétale qui fasse des dissymétriques et la ligne de démarcation signalée par M. Pasteur entre la chimie chez les végétaux et chez les minéraux n'existe pas (1). C’est ici qu'est l'erreur d'appréciation. J'ai la prétention de vous montrer que cette séparation, cette barrière est, au contraire, affirmée par les résultats observés par moi d’abord, ensuite par M. Jungfleisch et par M. Lebel.
On peut exprimer les faits qui concernent la dissymétrie moléeulaire de la manière suivante : quand les principes immédiats essentiels à la vie prennent naissance, c'est sous l'influence de forces dissymétriques et c’est pourquoi la vie fait des substances dissymétriques. Quand le chimiste dans son laboratoire combine des éléments ou des produits nés de ces éléments, il ne met en jeu que des forces non dissymétriques. Voila pourquoi toutes les synthèses qu'il détermine n'ont jamais la dissymétrie.
Me demanderez-vous : quelles sont donc les forces dissymétriques qui président à l’élaboration des principes immédiats naturels? Il me serait difficile de répondre avec précision; mais la dissymétrie, je la vois partout dans l’univers. L'univers est dissymétrique. Imaginez le système solaire placé devant une glace, avec le mouvement propre de ses astres, vous aurez dans la glace une image, non superposable à la réalité. Placez devant une glace la terre avec les courants électriques en solénoïdes qu'imaginait Ampère pour rendre compte du magnétisme terrestre et de ses pôles, vous aurez une image non superposable à la réalité et, surtout, placez devant une glace la plante verte avec le rayon solaire qui la frappe, rayon qui ne la frappe jamais qu'étant en mouvement, vous aurez une image non superposable à la réalité. Sans nul doute, je le répète, si les principes immédiats de la vie sont dissymétriques, c’est que, à leur élaboration, président des forces cosmiques dissymétriques; c’est là, suivant moi, un des liens entre la vie à la surface de la terre et le cosmos, c’est-à-dire l’ensemble des forces répandues dans lunivers. Vous, dans vos laboratoires,
1. Voici comment s'est exprimé M. Schützenberger : « Ainsi tombe la barrière que M. Pasteur avait posée entre les produits artificiels et les produits naturels. Cet exemple montre combien il faut être réservé dans les distinctions que l'on croit pouvoir établir entre les réactions chimiques de l'organisme vivant et ceux du laboratoire. » [ Loc. cit.|
Dans une lecon récente de M. Jungfleisch (voir Moniteur scientifique, septembre 1883, 3e sér., XIII, p. 862), l’auteur dit : « Jusqu'à ces dernières années, on regardait les phénomènes de la vie comme étant seuls susceptibles de communiquer à la matière l’action sur la lumière
polarisée. Cette barrière a été renversée. Voici des échantillons d'acide tartrique et de tartrates préparés par synthèse complète. »
avec vos dissolvants, vos actions de froid et de chaleur, vous n’avez à votre service que des forces symétriques. Est-ce à dire qu'il y ait là une séparation absolue? Non, certes. Loin que je l’aie jamais dit ou pensé, j'ai, le premier, indiqué les moyens de la faire disparaître. Que faut-il faire pour imiter la nature? Il faut rompre avec vos méthodes qui sont, à ce point de vue, surannées et impuissantes. Il faut chercher à faire agir des forces dissymétriques, recourir à des actions de solénoïde, de magnétisme, de mouvement dissymétrique lumineux, à des actions de substances elles-mêmes dissymétriques. Lorsque, entraîné, enchaîné, devrais-je dire, par une logique presque inflexible de mes études, j'ai passé des recherches de cristallographie et de chimie moléculaire à l’étude des ferments, j'étais tout entier à la pensée d'introduire la dissymétrie dans les phénomènes chimiques.
A Strasbourg déjà, j'avais fait construire par Ruhmkorff de puissants aimants ; à Lille, j'avais eu recours à des mouvements tournants, provoqués par des mécanismes d’horlogerie. J’allais essayer de faire vivre une plante, dès sa germination, sous l'influence des rayons solaires renversés à l’aide d’un miroir conduit par un héliostat.
Je ne vous dirai rien de ces tentatives dont quelques-unes me semblent aujourd’hui grossières. Pourtant les efforts que j'ai faits dans le but d'introduire la dissymétrie dans les actions chimiques des laboratoires n’ont pas été stériles.
En combinant la cinchonicine, substance active dissymétrique, avec l'acide paratartrique, j'ai vu se déposer du tartrate gauche de cinchonicine et le tartrate droit rester dans la liqueur. Avec un corps inactif, l'acide paratartrique, j'ai donc fait des actifs (1) simples séparés, l'acide tartrique gauche et l'acide tartrique droit. Quoique, à vrai dire, j'aie le premier imité la nature dans ses méthodes et établi une harmonie de fait entre les produits naturels et artificiels, je me garde bien d’en conclure que la barrière entre les deux chimies soit renversée. J'en conclus, au contraire, que l'expérience dont je vous parle consacre cette proposition, savoir que les forces mises en jeu dans nos laboratoires diffèrent de celles auxquelles la nature végétale est soumise.
J'ai introduit d’une autre manière, et d’une manière beaucoup plus intéressante, la dissymétrie dans les actions chimiques. J’ai montré que le paratartrate d’ammoniaque peut fermenter sous l'influence de petits champignons microscopiques et que l'acide tartrique gauche
1. Dans le texte est imprimé «inactif ». Sur un exemplaire de la Revue scientifique, Pasteur a corrigé de sa main « inactif » par « actif ». (Note de l'Édition.)
apparaissait. Le tartrate droit d’ammoniaque se décompose, le tartrate gauche reste intact. Avec un inactif paratartrique, j'ai donc fait apparaître la dissymétrie simple, mais pourquoi? C’est parce que le petit ferment est un corps vivant formé, comme tous les grands êtres, d’un ensemble de produits dissymétriques et que, pour sa nutrition, ce petit être s’accommode mieux du groupe tartrique droit que du groupe lartrique gauche.
J'ai fait plus encore : j'ai fait vivre de petites graines de penicillium glaucum, de cette moisissure qu'on trouve partout, à la surface de cendres et d'acide paratartrique, et j'ai vu l'acide tartrique gauche apparaitre. C’est encore la dissymétrie simple obtenue avec un corps inactif; mais toujours également, pour arriver à ce résultat, il a fallu, vous le voyez, faire intervenir des actions de dissymétrie, la dissymétrie des produits immédiats naturels qui composent la graine de la moisissure.
Telles sont précisément les méthodes auxquelles M. Lebel a eu recours lorsqu'il a voulu extraire de ses paratartriques des actifs simples, des dissymétriques. Il a eu recours à l'emploi d’un dissymétrique ou à l'emploi d’une moisissure ou d’un microbe.
Encore une fois, ces expériences accusent la ligne de démarcation profonde entre le règne minéral et le règne organique, puisque pour imiter ce que fait la nature, c'est-à-dire préparer un corps droit où un corps gauche, nous sommes contraints de faire intervenir des actions toutes particulières, des actions de dissymétrie. La ligne de démarcation dont nous parlons n’est pas une question de chimie pure et d'obtention de produits tels ou tels, c’est une question de forces; la vie est dominée par des actions dissymétriques dont nous pressentons l'existence enveloppante et cosmique (1). Je pressens même que toutes les espèces vivantes sont primordialement, dans leur structure, dans leurs formes extérieures, des fonctions de la dissymétrie cosmique. La vie, c’est le germe et le germe, c’est la vie. Or qui pourrait dire ce que seraient les devenir des germes, si l’on pouvait remplacer dans ces germes les principes immédiats, albumine, cellulose, etc., etc., par leurs principes dissymétriques inverses ? La solution consisterait, d’une part, dans la découverte de la génération spontanée, si tant est
1. Je suis persuadé que le paratartrate double de soude et d'ammoniaque ne se dédouble lui-même, à l'ordinaire, dans sa cristallisation, que parce qu'une force dissymétrique est présente, et si ce n’est pas une action de lumière ou de magnétisme, je crois volontiers que cette force est due à quelque poussière organique dissymétrique à la surface des vases de cristallisation. Rien ne serait plus facile que de faire cristalliser une solution de paratartrate de soude et d'ammoniaque en dehors de toute poussière organique. On devrait obtenir le paratartrate non dédoublé.
qu'elle soit en notre pouvoir; d'autre part, dans la formation de produits dissymétriques à l’aide des. éléments carbone, hydrogène, azote, soufre, phosphore, si, dans leurs mouvements, ces corps simples pouvaient être dominés, au moment de leurs combinaisons, par des forces dissymétriques.
Voudrais-je tenter des combinaisons dissymétriques de corps simples? je ferais réagir ces derniers sous l’influence d’aimants, de solénoïdes, de lumière polarisée elliptique, enfin de tout ce que je pourrais imaginer d'actions dissymétriques.
Si je me suis fait comprendre, vous devez vous dire : oui, il y a une séparation profonde entre le règne organique et le règne minéral. Cette ligne de démarcation a deux expressions : d’une part, on n’a jamais fait un produit de synthèse, minéral ou organique, ayant d'emblée la dissymétrie moléculaire. On fait des paratartriques, mais les paratartriques sont des résultantes de forces symétriques. C’est se tromper entièrement que de croire qu'on fait de la dissymétrie quand on produit des paratartriques. D'autre part, la dissymétrie préside aux actions chimiques qui donnent lieu aux principes immédiats essentiels de la vie végétale et tout le prouve, en effet. De toute nécessité, nous devons chercher à mettre en jeu des forces dissymétriques, ce qu'on ne fait pas dans nos laboratoires actuels.
Permettez-moi de terminer cette exposition par des considérations d’un autre ordre qui me paraissent également très dignes d'attirer votre attention.
Combinons un corps dissymétrique avec un corps ayant un plan de symétrie. Supposons, par exemple, que de ma main droite je tienne ce livre. IL en résulte un assemblage tout pareil, et non superposable à l'assemblage que nous obtiendrions si je tenais ce même livre et de la même manière, avec ma main gauche. Par exemple, le tartrate droit de potasse (la potasse est un corps sans action sur la lumière polarisée, non dissymétrique) réalise un ‘tel assemblage. Le tartrate gauche de potasse sera l’inverse de ce tartrate droit. Si ces tartrates cristallisent, et ils cristallisent, leurs formes seront identiques et non superposables ; l’une sera l’image de l’autre dans une glace; ces formes possedent l'hémiédrie que j'ai appelée non superposable. C’est là un fait absolument général. Tous les tartrates droits de bases inactives ont leurs dissymétriques inverses dans les tartrates gauches de ces mêmes bases. Mais supposons l'assemblage d’un corps dissymétrique avec un corps dissymétrique; supposons, par exemple, que
je prenne de ma main droite un pied humain. Cet assemblage n'aura
plus une dissymétrie simple, mais double et très différente, au total, de la dissymétrie de l'assemblage de ma main gauche avec le même pied. Dans un cas, la dissymétrie droite de ma main droite s’ajoutera à la dissymétrie droite du pied, si c’est le pied droit, tandis que ma main gauche étant associée à ce pied droit, les deux dissymétries se contrarieront. Et comme ïl y a une main droite et une main gauche, un pied droit et un pied gauche, quatre assemblages seront possibles : main droite, pied droit; main gauche, pied gauche; main droite, pied gauche ; main gauche, pied droit.
Les formes extérieures de ces quatre assemblages renfermeront toutes les mêmes parties, mais autrement distribuées. Combinons, pour plus de précision, l'acide tartrique avec l'acide malique, ou plutôt le tartrate d’ammoniaque avec le malate d’ammoniaque. L'acide malique est dissymétrique comme l'acide tartrique. Ce tartromalate d’ammoniaque donne une idée d’un des quatre groupes dont nous venons de parler. Que sera sa forme? Elle sera telle qu'elle en comportera trois autres semblables, mais ces quatre formes ne seront pas superposables les unes aux autres, c’est la tétartoédrie. Voici ces quatre formes. — J'ai étudié et préparé deux d’entre elles. Continuons : au lieu de deux corps dissymétriques, prenons-en trois; supposez, par exemple, que, tenant de ma main droite ce pied droit, jy associe, en outre, ce corps qui est lui-même dissymétrique, parce que c’est une pyramide à quatre faces irrégulières. En considérant chacun des inverses de ces trois corps dissymétriques, j'aurai huit assemblages pareils, mais non superposables. Supposons que j'unisse l'acide tartrique à l’acide malique et à la quinine (à la morphine, à la cinchonine...), j'aurai trois groupes actifs réunis. Or, la forme cristalline de l’assemblage en comportera sept autres pareils non superposables. Au lieu de trois groupes dissymétriques réunis ensemble, prenez-en quatre et en les combinant avec leurs inverses, quatre à quatre, vous aurez seize assemblages possibles et, par conséquent, chaque forme en comporterait quinze autres pareilles. — La combinaison de cinq groupes dissymétriques comporterait trente-deux assemblages, et ainsi de suite. Eh bien, Messieurs, il y a ici une impossibilité cristallographique. La dissymétrie simple correspond à une dissymétrie inverse. Au droit répond le gauche. Une dissymétrie double peut donner lieu à quatre combinaisons. Dans le premier cas, c'est l’'hémiédrie; dans l’autre cas, c’est la tétartoédrie ; mais, étant données les lois de la cristallographie, il n’est pas possible d'imaginer l’octoédrie; ce mot même n'a jamais été employé, et encore moins a-t-on imaginé toutes les dissymétries plus élevées suivantes. Les
plus habiles cristallographes, praticiens ou mathématiciens, je le répète, non seulement n'ont pas rencontré, mais encore n'ont pas supposé l'existence possible de loctoédrie. Ici se présente une des propositions, à mon avis, les plus curieuses. Vous savez que les molécules les plus complexes de la chimie végétale sont les albumines. Vous savez, en outre, que ces principes immédiats n’ont jamais été obtenus à l’état cristallin. Ne peut-on ajouter que, vraisemblablement, ils ne peuvent pas cristalliser? Pour comprendre l'impossibilité de leur cristallisation, d’après ce qui vient d’être dit, il suffit d'imaginer qu'ils sont constitués par trois groupes moléculaires dissymétriques ; à plus forte raison, s'ils l’étaient par quatre, par cinq, etc., ete. S'il en est qui cristallisent, comme l’hémoglobine, on peut croire que ces produits ne sont pas dissymétriques ou qu'ils ne contiennent que deux groupes dissymétriques, non trois, non quatre, etc. Il serait fort intéressant d'établir expérimentalement cette proposition. La chose est facile. — On pourrait tenter, par exemple, de faire le tartromalate de quinine ou de toute autre base active. La cristallisation de telles combinaisons n'est-elle pas impossible (1)? En d’autres termes, pour faire les produits essentiels de la vie, les principes immédiats de nos tissus, de notre sang, principes qui doivent être mous, flexibles, glissants, non cristallins, la nature, pour faire ces produits de la vie, n'aurait qu'à unir un nombre minimum de trois groupes dissymétriques.
Vous jugerez sans doute avec moi, Messieurs, que cette limitation d’une part de la puissance de la nature par les lois de la cristallographie et cette extension de ses ressources au contraire dans la formalion des principes immédiats de la vie, avec leurs caractères propres, sont bien dans l'harmonie générale des lois de l'univers où l’on retrouve tout à la fois la simplicité des moyens et la fécondité des résultats !
1. Dans le cas contraire, il faudrait imaginer qu'un des groupes dissymétriques serait placé dans l'assemblage total, de facon que son influence ne se fit pas sentir au pourtour du groupement général, ce qui, vraisemblablement, n’est pas possible.