ACTE I, SCÈNE îl
Edmond.
Je pense, frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre jour, concernant les conséquences des éclipses. Edgar.
Est-ce que vous vous préoccupez de cela ?
Edmond.
Je vous promets que les conséquences annoncées se succèdent trop malheureusement* ^ Il est question de querelles hors nature entre fils et pères, de mort, de disette, de ruptures d'anciennes amitiés, de divisions dans l'Etat, de menaces et de malédictions contre le roi et la noblesse, de dissidences injustifiées, de bannissements d'amis, de dispersions de cohortes, d'infidélités conjugales, je ne sais quoi encore.
Edgar.
Depuis combien de temps êtes-vous de la secte astronomique ?
Allons, allons*. Quand avez-vous vu mon père pour la dernière fois?
Edgar.
Hier au soir.
Lui avez-vous parlé ?
Edmond.
Edgar.
Oui, nous sommes restés deux heures ensemble.
Edmond.
Vous êtes-vous séparés en bons termes? N'avez-vous pas trouvé quelque déplaisir en lui, soit dans ses paroles, soit dans sa contenance?
Edgar.
Aucun.
Edmond.
Réfléchissez en quelle occasion vous pouvez l'avoir ofrensé et, je vous en supplie, évitez sa présence pendant quelque temps, jusqu'à ce que son mécontentement soit passé. 11 n'y a qu'un instant ce mécontentement était poussé à un tel point, que c'est à peine si votre mort l'eût apaisé! Edgar.
Quelque coquin m'aura calomnié!
Edmond.
J'en ai peur*. Je vous en prie, gardez une patiente réserve, jusqu'à ce que la vivacité de sa rage se soit modérée. Venez avec moi à mon logis, de là je vous mettrai à même d'en-
1. Le passage entre astérisques ne se trouve pas dans le folio.
tendre parler milord. Allez, je vous en prie. Voici ma clef. Si vous devez sortir, soyez armé.
Edgar.
Armé, frère *?
Edmond.
Frère, je vous préviens pour le mieux, soyez armé. Je ne suis pas un honnête homme, s'il est vrai qu'on vous veuille du bien. Je ne vous ai dit qu'une partie de ce que j'ai vu et entendu, ce n'est rien à côté de l'effrayante vérité. Je vous en prie, partez.
Edgar.
Aurai-je bientôt de vos nouvelles ?
Edmond.
Je veux vous servir dans cette affaire.
{Edgar sort).
Un frère crédule ! Un frère d'une nature si noble, que non seulement il serait incapable de faire le mal, mais qu'il l'est aussi de le soupçonner! Mes projets s'appuieront aisément sur une pareille naïveté... J'entrevois l'affaire... Si ce n'est pas par don de naissance, c'est grâce à ma ruse que j'aurai les biens. Tout moyen me sera bon, s'il me mène au succès.
{Il sort).