ACTE IV, SCÈNE
des raisons de craindre, ces raisons-là, sans aucun doute, lui sont aussi pénibles qu'à vous. C'est pourquoi mieux vaut que personne ne lui fasse partager ses inquiétudes, de peur qu'en laissant voir les siennes il décourage l'armée. Bâtes.
Il peut montrer extérieurement tout le courage qu'il voudra. Si froide que soit la nuit, je crois qu'il voudrait se voir dans la Tamise jusqu'au cou. Je désirerais qu'il y fût, et moi près de lui, à tout hasard; nous ne serions pas ici. Le Roi Henry.
Par ma foi, je vais vous dire, en toute conscience, mon opinion sur le roi: je crois qu'il serait désolé d'être autre part que là ou il est.
Bates.
Alors il serait à souhaiter qu'il y fût seul. A coup sûr, on le rançonnerait, et beaucoup de pauvres gens auraient la vie sauve.
Le Roi Henry.
Il faudrait l'aimer bien peu pour souhaiter qu'il fût seul ici. Vous parlez de la sorte, j'aime à le croire, afin d'éprouver les sentiments des autres. Il me semble que nulle part je mourrais aussi content qu'en compagnie du roi, sa cause étant juste et sa querelle honorable.
C'est plus que nous pouvons en savoir, Bates.
Oui, ou plus que nous avons besoin de connaître. Nous en savons assez, si nous savons être les sujets du roi. Sa cause serait-elle mauvaise, notre obéissance nous laverait de tout crime.
Williams.
' Oui, mais, si sa cause n'est pas bonne, le roi aura un terrible compte à rendre, quand toutes les jambes, tous les bras, toutes les têtes, enlevés dans la bataille, se rejoindront au jour du jugement et crieront: Nous sommes morts à telle place, les uns jurant, d'autres demandant un chirurgien, d'autres pleurant sur leurs femmes laissées dans la misère, sur des dettes impayées, des enfants subitement orphelins. Je suis effrayé quand je pense au peu de gens qui doivent bien mourir sur un champ de bataille. Comment faire son salut quand on n'a que des idées sanguinaires? Eh bien, si ces hommes ne doivent pas bien mourir, c'est une lourde responsabilité pour un roi qui les a obhgés à se battre, la désobéissance à son endroit étant contraire à la sujétion.
Le Roi Henry.
Si un fils, que son père a envoyé chercher de la marchan-
dise, fait naufrage en état de péché, le poids de sa méchanceté, d'après votre raisonnement, devrait retomber sur ce père? Si un serviteur, obéissant à son maître, transporte une somme d'argent, est assailli par des voleurs et meurt chargé d'iniquités qu'il n'a pas eu le temps de se faire pardonner, d'après vous le maître devrait répondre de la damnation de son serviteur? 11 n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas plus responsable des différentes façons dont meurent ses soldats, que le père de son fils, ou le maître de son serviteur, car aucun des trois projetaient leur mort en réclamant leurs services. En outre, il n'y a pas de roi, sa cause fùt-elle irréprochable, qui, la soumettant à l'arbitrage des épées, puisse disposer exclusivement de soldats impeccables. Les uns peuvent avoir prémédité, combiné un meurtre ; d'autres trompé des jeunes filles et manqué à leurs serments; d'autres cherché un refuge dans la guerre, après avoir percé le sein de la gentille paix en pillant et envolant. Si ces hommes ont évité la loi, s'ils n'ont pas été punis dans leur contrée natale, ils auront beau échapper aux hommes, ils n'auront pas d'ailes pour échapper à Dieu. La guerre est son sergent, la guerre est sa vengeance. Ainsi les hommes qui ont violé les lois du roi en sont punis dans la querelle du roi. Où ils craignaient la mort, ils ont eu la vie sauve; où ils voudraient avoir la vie sauve, ils périront. Dans ces conditions, s'ils meurent en péché, le roi n'est pas plus responsable de leur damnation qu'il l'était auparavant des fautes pour lesquelles ils n'ont pas été inquiétés. C'est pourquoi en temps de guerre tout soldat devrait, comme un malade dans son lit, laver sa conscience de la plus petite souillure. S'il meurt, la mort lui devient un avantage; s'il échappe, il a bien employé son temps en le consacrant à pareille préparation et peut, sans pécher, supposer qu'ayant offert sa vie à Dieu, Dieu lui a permis de vivre afin qu'il constate sa puissance et serve d'exemple aux autres. Williams.
Il est certain que si un homme meurt en état de péché, c'est sur sa tête que retombera le péché et non sur celle du roi.
Bâtes.
Je ne désire pas qu'il réponde pour moi, et suis pourtant décidé à me battre furieusement pour lui. Le Roi Henry.
J'ai entendu le roi dire qu'il ne voulait pas être rançonné. Williams.
Pour que nous nous battions courageusement ! Quand nos gorges seront coupées, qu'on le rançonne ou non, nous n'en serons pas plus avancés.