ACTE V, SCÈNE n
Catherine.
0 bon Dieu 1 les langues des hommes sont pleines de tromperies !
Le Roi Henry,
Que dit-elle, belle dame? Que les langues des hommes sont pleines de déceptions?
Alice.
Ouy. Que les langues des hommes sont pleines de tromperies. Ainsi dit la princesse *.
La princesse parle encore mieux que vous. Sur ma foi, Catherine, ma façon de faire ma cour convient à ta façon de la comprendre. Je suis heureux que tu ne parles pas mieux anglais; autrement, tu me considérerais comme un roi si simple, que tu croirais que j'ai vendu ma ferme pour acheter ma couronne. J'ignore les délicatesses affectées. Je ne sais dire que : je vous aime. Si vous voulez me pousser plus loin, j'ajouterai : Et vous? Après je n'en sais pas davantage. Donnez-moi une réponse, franchement. Tapons-nous dans les mains, comme pour un marché. Qu'en dites-vous, madame? Catherine.
Sauf vostre honneur, moi comprendre bien. Le Roi Henry.
Morbleu, si vous voulez que je fasse des vers ou que je danse pour vous plaire, Kate, vous m'embarrasserez fort ! En ce qui concerne les vers, je n'ai ni mots ni rythme; pour ce qui regarde la danse, je ne suis pas fort sur la mesure, bien que j'aie une raisonnable mesure de force. Si je pouvais séduire une femme en jouant à saute-mouton, en enfourchant mon destrier, l'armure au corps, soit dit sans me vanter, j'aurais bien vite sailli une épouse. S'il me fallait faire le coup de poing pour mon amour, enlever mon cheval pour obtenir des faveurs, je boxerais comme un boucher et monterais à cheval comme un singe, sans jamais tomber. Mais, pardieu ! j'ignore l'art des yeux doux, des soupirs et des belles protestations. Tout ce dont je suis capable, c'est de donner une parole sincère, si on l'exige, parole à laquelle rien ne me ferait manquer. Si tu es disposée à aimer un gaillard de ce tempérament, Kate, dont la face n'est pas digne d'être brûlée du soleil, qui ne consulte jamais une glace pour le plaisir d'y voir quoi que ce soit, que ton regard soit ton officier de bouche. Je te parle en soldat. Si tu penses m'aimer comme je suis, prends-moi. Si-
1. La demoiselle d'honneur répond dans un mauvais anglais dont il est impossible au traducteur de donner une idée.
non, en te disant que je mourrai, je dirai !a vérité, mais, par Dieu, ce ne sera pas d'amour! Et pourtant je l'aime. Tant que tu vivras, chère Kate, prends un homme simple et d'une véritable constance ; il sera forcé de te bien traiter, n'ayant pas le don de coqueter autre part. Les gaillards à la langue intarissable, qui obtiennent la faveur des femmes en accouplant des rimes, finissent toujours par avoir tort devant le bon sens. Un beau parleur n'est qu'un bavard ; la poésie n'est qu'une ballade. Une belle jambe se courbe ; un dos droit s'incline; une barbe noire blanchit; une caboche bouclée devient chauve; une belle figure se ride et un œil brillant se creuse ; tandis qu'un brave cœur, ô Kate, c'est le soleil et la lune, ou plutôt le soleil et non pas la lune, car le soleil brille, ne change jamais et suit fidèlement son cours. Si, dans ces conditions, un homme te plaît, prendsmoi. Prends-moi, tu prends un soldat. Prends un soldat, tu prends un roi. Maintenant que dis-tu de mon amour? Parle ma jolie, et franchement, je t'en prie. '
Catherine.
Est-il possible que j'aime l'ennemi de la France? Le Roi Henry.
Non, il n'est pas possible que vous aimiez l'ennemi de la France, Catherine; mais en ra'aimant, vous aimerez un ami de la France, car j'aime si bien la France que, sans perdre un village, je veux la posséder entière. La France étant à moi, Catherine, et moi étant à vous, la France sera à vous comme vous serez à moi.
Catherine.
Je ne comprends pas.
Le Roi Henry,
Vraiment, Kate? Je vais donc te le répéter dans un français qui restera suspendu à ma langue, comme une nouvelle mariée au cou de son époux, c'est-à-dire si fort qu'on ne saurait l'en détacher : Quand fay la possession de France, et quand vous avez la possession de moi, (et après? Saint Denis me soit en aide!) donc vostre est France, et vous estes mienne. Il me serait plus facile, Kate, de conquérir un royaume que d'en dire plus long en français. Jamais je ne parviendrai à t'émouvoir en français, si ce n'est pour te faire rire de moi.
Sauf vostre honneur, le françois que vous parlez est meilleur que V anglais lequel je parle.
Le Roi Henry.
Non, ma foi, Kate, il n'est pas meilleur. Nous parlons, loi ma langue et moi la tienne, aussi mal l'un que l'autre et