ACTE I, SCÈNE IV
Le Fou.
Vous feriez bien de prendre mon bonnet de fou.
Kent.
Pourquoi ?
Le Fou.
Pourquoi ? Parce que vous vous intéressez à un homme qui n'a plus de crédit. Si tu ne sais pas sourire du côté où le vent souffle, tu attraperas vite un rhume. Prends mon bonnet. Ce camarade a exilé deux de ses filles et béni la troisième, malgré lui. Si tu le sers, tu dois porter mon bonnet. Comment ça va, noncle * ? Je voudrais avoir deux bonnets si j'avais deux filles.
Lear.
Pourquoi, mon garçon?
Le Fou.
Si je donnais à mes filles tout ce que je possède, je garderais les bonnets pour moi. Voici le mien, demande à tes filles de te faire l'aumône de l'autre. Lear.
Fais attention au fouet, coquin !
Le Fou.
ÎLa vérité est une chienne que l'on doit laisser au chenil. On la chasse à coup de fouet, tandis que la braque préférée * peut s'asseoir au coin du feu et puer à son aise. Lear.
Une mauvaise écorchure pour moi I
Le Fou.
Je vais t'apprendre une oraison.
Lear.
Soit.
1. How nom, nuncle? Le mot de tante fut quelquefois, en France, un titre de respect. Dans une lettre d'Elisabeth de Bavière à la duchesse d'Orléans, on lit: « C'était, par une espèce de plaisanterie, de badinage sans conséquence, que la Dauphine appelait madame de Maintenon tna tante. Les filles d'honneur appelaient toujours leur
fouvernanlema tante ». En Angleterre il en lut longtemps de même u titre A'oncle (uncle). Le commentateur Vaillant nous fait observer qu'au xvm' siècle les paysans de Shropshire appelaient encore les juges : « Mon oncle le juge ».
2. Il y a, dans le texte... Lady the brach, mais dans ce cas, le mot lady est intraduisible en Français, ou plutôt il ne serait pas compris. A l'époque de Shakespeare, en terme de chasse, on appelait lady les chiennes avant des qualités et surtout les chiennes préférées.
Dans un poème de Ben-Jonson se trouve ce vers : ■ Do ail the tricks of a sait lady bitch.
Dans un vieux livre de chasse, intitulé Booke of Hunting, sans date, se trouve une liste de chiens qui se termine ainsi: « Andsmall ladi popies that hère awai the fleas and divers small fautes ».
Le Fou.
Ecoute bien, noncle :
Aie plus que tu montres^ Parle moins que tu fais, Ne prête pas tout ce que tu as, Va plus à cheval qu'à pied, Apprends plus que tu sais, Risque moins que tu gagnes.
Laisse ta boisson et ta putain Et reste au logis.
Et tu auras plus
Que deux dizaines à la vingtaine, Lear.
Elle ne vaut rien, Fou.
Le Fou.
Alors c'est comme la parole d'un avocat qu'on ne rétribue pas. Vous ne m'avez rien donné pour ça. Ne peux-tu pas de rien faire quelque chose, noncle ? Lear.
Non, enfant. Rien ne peut être fait de rien.
Le Fou, à Kent.
Je t'en prie, dis-lui, que c'est exactement ce que lui rapporte la rente de sa terre. Il ne croirait pas un fou. Lear.
Un fou piquant I
Sais-tu la différence, enfant, qu'il y a entre un mauvais et un bon fou?
Lear.
Non, mon garçon. Apprends-moi ça.
Le Fou.
Que le seigneur qui t'a conseillé De te débarrasser de tes terres Vienne prendre place près de moi.
Ou toi, prends sa place.
Le bon et le mauvais fou Apparaîtront immédiatement.
{Se désignant).
L'un en habit de bouffon,
(Désignant Lear).
L'autre tel qu'il est.
Lear.
Me prends-tu pour un fou, enfant?
Le Fou.
Tu as renoncé à tous tes autres titres, celui-là tu le tiens de naissance.