ACTE I, SCÈNE IV
Kent.
Il n'est pas complètement fou, monseigneur.
Le Fou.
Sur ma foi, les lords et les grands seigneurs ne veulent pas que j'aie le monopole de la tolie. Ils réclament leur part *. Les grandes dames aussi. Donne-moi un œuf, noncle; je te ferai présent des deux couronnes.
Lear.
De quelles couronnes veux-tu parler ?
Le Fou.
Des deux couronnes de l'œuf, après l'avoir cassé par le milieu, et gobé. Quand tu as brisé ta couronne par le milieu et que tu en as donné les deux parts, tu as porté ton âne sur ton dos pour traverser le fossé. Tu n'avais que peu d'intelligence sous la couronne de ta calvitie, le jour où tu as renoncé à ta couronne d'or. Si je suis encore fou en parlant ainsi, qu'on fouette celui qui en conviendra le premier.
{Il chante).
Jamais les fous n'ont été moins heureux que cette année^\ Car les sages sont devenus impertinents. Ils ne savent plus que faire de leur esprit Tant leurs manières sont ridicules.
Lear.
Depuis quand sais-tu tant de chansons, coquin?
Le Fou.
Depuis que tu as cédé à tes filles l'autorité d'un père. Depuis que tu leur as donné une verge, en mettant bas tes culottes. (Chantant).
Alors elles ont pleuré soudainement de joie; Et moi, j'ai chanté de chagrin, A voir un tel roi jouer à cache-cache, Et se mêler à des fous I
Je t'en prie, noncle, prends un maître d'école qui puisse apprendre le mensonge à ton Fou. Je voudrais apprendre à mentir.
Lear.
Si vous mentez, coquin, vous serez fouetté 1 Le Fou.
Je suis émerveillé de la parenté qui existe entre toi et tes filles. Elles me fouetteront si je dis la vérité et tu me fouetteras si je mens. Sans compter qu'il m'arrive d'être fouetté pour garder le silence. Mieux vaudrait être n'importe quoi
^. Il faut voir ici, dit Warburton, une satire contre les abus du monopole à l'époque de Shakespeare.
qu'un Fou. Et pourtant je ne voudrais pas être à ta place, noncle. Tu as rogné ton bon sens des deux côtés, au point de ne rien laisser au milieu. Voici venir une des rognures. {Entre GONERIL).
Lear.
Eh bien, ma fille? Qu'est-ce qu'il y a sous ce bandeau- ? Depuis quelques jours, vous paraissez ennuyée ! Le Fou.
Tu étais un joyeux compagnon, quand tu n'avais pas besoin de te préoccuper de son ennui. Maintenant te voilà un zéro sans valeur. A cette heure je vaux mieux que toi ; je suis un fou et tu n'es rien. (A Goneril). Oui, ma foi, je retiendrai ma langue. Votre physionomie me l'ordonne, quoique vous ne parliez pas. Chut! chut!
Celui qui ne garde ni croûte, ni mie, Fatigué de tout, sentira le besoin.
{Désignant Lear).
Une cosse et rien dedans!
Goneril.
Non seulement, monsieur, votre Fou se permet toutes les licences, mais je connais d'autres insolents de votre suite qui, à chaque pas, critiquent, querellent, oublient les distances et se livrent à d'intolérables abus. J'espérais, en vous en ihformant, que vous y porteriez remède. J'ai bien peur que votre lenteur à parler et à agir soit considérée comme un encouragement et une approbation. S'il en était ainsi, une pareille faute n'échapperait pas à la censure, et il faudrait employer certains moyens qui, dans d'autres circonstances, pourraient passer pour une offense, mais, vu l'état présent, qu'excuserait la nécessité !
Le Fou.
Car vous pouvez le croire, noncle,
Le passereau nourrit si longtemps le coucou Qu'il eut la tête arrachée par ses petits. Ainsi fut soufflée la chandelle et nous demeurâmes dans l'obscurité^.
Lear.
Etes-vous notre fille?
Goneril.
Monsieur, je voudrais que vous fissiez usage de la sagesse dont vous êtes pourvu. Renoncez à des dispositions d'humeur qui font de vous ce que vous ne devriez pas être.
i. Lear fait allusion au bandeau qui faisait parfois partie de la coiffure des femmes.
2. Le D' Farmer et Steevens supposent que le Fou cite ici un fragment d'une vieille chanson.