ACTE III, SCÈNE II
Le Roi Henry.
Salisbury, répondez que je les remercie de leur affectueuse sollicitude ; qu'avant d'en être sollicité par eux, mon intention était de leur faire la proposition dont ils ont eu l'initiative. J'ai souvent prophétisé que le malheur s'abattrait sur mes Etats, par la faute de SufFolk. Donc, je jure, par la Majesté de celui dont je suis l'indigne représentant, que Suffolk ne corrompra plus l'air de son haleine infecte, et qu'il partira dans troisjours, sous peine de mort.
{Salisbury sort).
Marguerite.
Henry, laisse-moi plaider pour le pauvre Suffolk ! Le Roi Henry.
Méchante reine qui dit: « le pauvre Suffolk ! ^ Plus un mot, je te prie. En plaidant pour lui, tu ne ferais qu'augmenter ma colère. N'aurais-je pas fait un serment, je tiendrais ma parole; j'ai juré, c'est irrévocable. {A Suff'olk). Si, dans trois jours, on te trouve encore sur quelque point du territoire où je commande, le monde ne suffira pas à rançonner ta vie. Viens, Warwick, viens avec moi, bon Warwick, j'ai de graves choses à te dire.
{Le Roi Henry, Warwick, les lords, etc., sortent). Marguerite.
Que le malheur et le chagrin vous suivent ! Que le mécontentement du cœur, l'affliction amère, soient vos compagnons ! Vous êtes deux ; que le diable fasse le troisième ! Et qu'une triple vengeance se mette à vos trousses ! Suffolk.
Chère reine, cesse tes malédictions et permets à ton Suffolk de te dire un pénible adieu !
Fi ! femme couarde ! Cœur débile ! N'as-tu pas le courage de maudire tes ennemis !
Suffolk.
La peste soit d'eux ! Mais à quoi me servirait de les maudire? Si les malédictions tuaient comme le gémissement de la Mandragore j'inventerais des expressions acerbes, maudites, blessantes, horribles à entendre, que je ferais passer entre mes dents serrées, avec tous les signes d'une haine redoutable, ainsi que la maigre Envie dans son affreuse caverne. Ma langue s'embarrasserait dans l'abondance de mes paroles ; mes yeux étincelleraient comme un caillou sous le choc; mes cheveux se dresseraient comme ceux d'un fou ; chacun de mes membres semblerait maudire, anathémiser, et mon cœur se briserait de ne pouvoir maudire encore ! Que le poison soit leur breuvage ! Que le fiel, pis que le fiel, soit la
seule friandise à laquelle ils puissent goûter! Qu'ils n'aient pour ombre que des plantations de cyprès M Qu'ils ne voient partout que de meurtriers basilics ! Qu'ils ne touchent jamais rien de plus doux que la cuisante morsure du lézard-. Qu'ils n'aient pour musique que l'effroyable sifflement du serpent, et que le cri du chat-huant de mauvaise augure complète le concert! Enfin que toutes les épouvantes du noir
enfer...
Marguerite.
Assez, cher Suffolk. Tu te tourmentes toi-même, et tes terribles malédictions — comme le soleil contre un miroir, ou comme un fusil trop chargé — se retournent contre toi! Suffolk.
Vous m'ordonnez de maudire et vous exigez que je me taise ! Par la terre dont je suis banni, je pourrais maudire, nu, pendant toute une nuit d'hiver, sur le sommet d'une montagne où le froid mordant ronge le gazon, et supposer n'avoir consacré qu'une minute à ce jeu !
Je t'en supplie, cesse ! Donne-moi ta main, que je puisse l'arroser de mes tristes larmes. [Elle lui embrasse la main). Ne laisse pas la pluie du ciel mouiller cette place, de peur qu'elle efface les preuves de mon affliction. Si ce baiser pouvait s'imprimer, afin que tu n'oublies jamais les lèvres d'où s'échappent pour toi mille soupirs! C'est seulement quand tu seras parti que je connaîtrai ma douleur; tant que tu resteras là je n'en soupçonnerai pas l'étendue! Songe-t-on au besoin dans l'abondance ? Sois tranquille, tu reviendras, ou, sois-en bien assuré, je m'arrangerai de façon a me faire exiler, moi aussi ! N'est-ce pas le bannissement de vivre loin de toi? Ne me parle plus, va-t'en!... Non, pas encore!... Ainsi deux amis condamnés, s'enlacent, s'embrassent, se séparent dix mille fois, préférant la mort à la séparation 1 Adieu encore. En te disant adieu, je le dis a la vie. Suffolk.
Ainsi le pauvre Suffolk est dix fois banni ! une par le roi, et neuf fois par toi ! Ce n'est pas le pays que je regrette, mais la place où tu étais. Un désert serait habite si Suffolk y trouvait ta céleste compagnie ! Où tu es, est le monde avec ses plaisirs: où tu n'es pas, c'est la désolation ! Je ne puis en dire davantage. Vis pour être en joie, et ma seule joie sera que tu vives.
{Entre VAUX).
1. Les cyprès étaient employés par les Romains dans les rites funéraires, et depuis ont passé pour être des arbres de malheur.