ACTE lî, SCÈNE IV M
Lear, Prévenus! Me comprends-tu, l'homme?
Glocester.
Oui, mon bon seigneur.
Lear.
Le roi veut parler à Cornouailles ! Ce cher père veut parier à sa fille et lui commander l'obéissance ! En sont-ils informés?... Par mon sang et par ma vie !... De la fierté! Le duc est fier!... Va dire au fier duc que. ..Non, pas encore!... Peut-être est-il indisposé. Quand on est malade on néglige tous les devoirs que l'on observait en bonne santé. Nous ne sommes plus nous-mêmes si la nature opprimée commande à l'âme de souffrir avec le corps... Je veux me calmer... Je me suis emporté outre mesure. J'ai pris une indisposition, un malaise pour une preuve d'entêtement!... Malédiction sur mon état \ (Regardant Kent). Mais pourquoi est-il ici? Voilà qui me persuade. En quittant leur maison, le duc et elle ont employé un mauvais artifice 1 Qu'on délivre mon serviteur. Va dire au duc et à sa femme que je veux leur parler, maintenant, de suite. Ajoute que s'ils ne consentent pas à m'écouter je ferai battre le tambour à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle crie : Endormis dans la mort!
Glocester.
Je voudrais que la bonne intelligence régnât entre vous!
[Il sort).
Lear.
0 mon cœur! tu te soulèves, mon cœur! contiens-toi!
Dis-lui, noncle, ce que la femme ^ disait aux anguilles en les mettant vivantes en pâté. Elle leur frappait la tête avec un bâton en criant : « A bas, libertines, à bas » / Ce fut probablement le père de cette femme-là qui, par tendresse pour son cheval, mit du beurre dans son avoine.
(Entrent CORNOUAILLES, REGANE, GLOCESTER et des serviteurs).
i. Cryto it,nuncle,as the cockney . .. Il est difficile, observe Sleevens, de déterminer exactement le sens de cochnei/. C'estwn terme de mépris que l'éditeur des Histoires de Canterbury suppose avoir été emprunté autrefois à ([uelque jargon de cuisine.
D'après une ancienne ballade : Le Tournoi de Tottenham, publiée par le Dr Percy dans son second volume de l'Anciewne Poésie, cockney voudrait dire une cuisinière.
At tfiat feast ivere they served in rich array; Every flvc and flve had a cokeney.
D'autre part, dans la Douzième Nuit, Shakespeare fait dire à son bouffon: « J'ai bien peur que ce grand badaud de monde ne soit quun... cockney ».
Lear.
Bonjour, à vous deux.
GORNOUAILLES.
Salut, à Votre Grâce.
{Kent est mis en liberté) .
Régané.
Je suis heureuse de voir Votre Grandeur.
Lear.
Je le crois, Régane. Je sais le motif qui m'y pousse. Si vous n'étiez pas heureuse de me voir je divorcerais avec la tombe de votre mère croyant qu'elle renferme une adultère. [A Kent). Etes-vous libre?... Nous reviendrons sur ce sujet dans un autre moment... Ma bien-aimée Régane, ta sœur est une méchante fille. Oh! Régane... {frappant sur son cœur), elle a attaché ici, comme un vautour, l'ingratitude aux dents aiguës!... C'est à peine si je puis parler... Tu ne saurais croire avec quelle dépravation!... Oh! Régane! Régane.
Soyez calme, je vous prie. J'aime à supposer que vous méjugez son mérite plus qu'elle a oublié son devoir. Lear.
Que dites-vous?
Régane Il est impossible que ma sœur ait manqué à ses obligations. Si, par hasard, monsieur, elle a mis un frein aux débordements des gens de votre suite, ce doit être dans un but légitime qui l'acquitte de tout blâme.
Lear.
Malédiction sur elle !
Régane.
Vous êtes vieux, monsieur. Chez vous la nature se tient sur ses extrêmes limites; vous devriez vous laisser diriger par une personne prudente, capable de se rendre compte de votre état mieux que vous le faites vous-même. Je vous en prie, retournez auprès de notre sœur et avouez-lui vos torts.
Lear.
Demander son pardon! Comme il conviendrait bien à un père de famille de balbutier : Chère fille, je confesse que je suis vieux, que la vieillesse a peu de besoins. A genoux, je vous supplie de vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et de la nourriture !
Régane.
Assez, monsieur. Ce sont là des plaisanteries de mauvais goût. Retournez auprès de ma sœur.
Lear.
Jamais, Régane ! Elle a réduit de moitié ma suite; elle me jette de somhres regards, me blesse à coups de langue,