ACTE II, SCÈNE IV
comme un serpent qui me mordrait le cœurl... Que toutes les vengeances dont le ciel a fait provision tombent sur cette ingrate ! Que la pestilence estropie ses os !
CORNOUAILLES
Fil fi!
Lear.
Eclairs rapides, dardez vos flammes aveuglantes dans ses yeux méprisants! Brouillards marécageux, pompés par le puissant soleil, infectez sa beauté pour rabaisser et ruiner son orgueil !
Régane.
Dieux propices ! Vous formerez les mêmes souhaits pour moi, quand vous serez d'aussi mauvaise humeur. Lear.
Non, Régane, jamais je ne te maudirai, parce que jamais ta tendresse ne te permettra d'être aussi méchante. Ses yeux sont farouches, les tiens consolent au lieu de brûler. 11 ne sera jamais dans ton caractère de contrarier mes plaisirs, de réduire ma suite, de m'adresser des paroles irréfléchies, de discuter mes allégeances, enfin, de me défendre l'entrée de ta maison. Tu connais mieux les devoirs qu'imposent la nature, les obligations filiales, les règles de la courtoisie et de la reconnaissance. Tu n'as pas oubHé que je t'ai donné en dot la moitié de mon royaume.
Régane.
Monsieur, venez au fait.
Lear.
Quia rdis mon serviteur aux ceps?
{Sonnerie de trompettes au dehors).
Cornouailles.
Quelle est cette fanfare ?
[Entre TINTENDANT).
Régane.
Je la reconnais. Elle annonce l'arrivée de ma sœur. Sa lettre me prévenait de sa prochaine venue. (A l'Intendant). Votre maîtresse est-elle ici ?
Cet homme est un drôle, dont l'orgueil emprunté s'appuie sur l'inconstante faveur de celle qu'il sert... Hors d'ici, valet, hors de ma vue !
Cornouailles.
Que veut dire Votre Grâce ?
Lear.
Qui a mis mon serviteur aux ceps ? Régane, j'aime à croire que tu ignorais le fait?... Qui vient là? [Entre GONERIL).
0 cieux ! Si vous aimez les vieillards, si votre doux pou-
voir encourage l'obéissance, si vous êtes vieux aussi, de ma cause faites la vôtre, et prenez mon parti!... {A Goneril)\ N'es-tu pas honteuse de jeter un regard sur cette barbe! 0, Régane, tu vas leur prendre la main?
GONERIL
Pourquoi pas, monsieur? Quelle offense ai-je commise ? N'est pas coupable tout ce que l'irréflexion et le radotage qualifient de ce nom !
Lear.
0, mes flancs, vous êtes trop vigoureux ! Comment y résistez-vous?... Qui a mis mon serviteur aux ceps?
GORNOUAILLES.
G'est moi, monsieur, bien que ses méfaits ne méritassent pas tant d'honneur *.
Lear.
G'est vous qui avez fait cela?
Régane.
Je vous en prie, mon père, vous êtes affaibli, ne l'oubliez pas. Si vous voulez continuer à séjourner auprès de ma sœur, jusqu'à l'expiration de votre bail, renvoyez la moitié de votre suite ; vous viendrez ensuite chez moi. Actuellement je suis absente et insuffisamment pourvue pour vous entretenir.
Lear.
Retourner chez elle et renvoyer cinquante de mes gens? Non ! j'aimerais mieux n'avoir plus de toit, être exposé aux intempéries de l'air, devenir le compagnon des loups et des hiboux, braver toutes les rigueurs de la nécessité ! Retourner chez elle? Autant aller me jeter aux pieds du Français généreux qui a pris ma plus jeune enfant sans dot, mendier la pension d'un écuyer et mener une existence précaire!... Retourner chez elle! {Désignant Vlntendant). Plutôt devenir l'esclave, la bête de somme de cet exécrable valet !
GONERIL
A votre choix, monsieur.
Lear.
Je t'en supplie, fille, ne me rends pas fou. Je ne veux pas te gêner, mon enfant. Adieu. Nous ne nous rencontrerons plus; nous ne nous verrons plus... Tu n'en seras pas moins ma chair, mon sang, ma fille ! Ou plutôt une maladie de ma chair que je suis obligé d'appeler mienne! Un furoncle, une plaie, un anthrax, nés de mon sang corrompu !... Je ne te gronderai pas !... La honte vienne quand il lui plaira, je ne l'appellerai pas ! Je n'évoquerai
\. ... much less advancement. Le mol advancement est employé ironiquement pour conspicuousncss of punishtnent. (Note de Steevens).