‹ Œuvres dramatiques. Traduction, entièrement conforme au texte anglaisChapitre 45 sur 414 · ACTE m, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE II

Kent.

Hélas, sire, vous ici? Les êtres qui aiment la nuit n'aiment pas des nuits comme celle-ci. Les cieux courroucés effraient les vagabonds de l'ombre et les font se cacher dans, leurs cavernes. Je ne me souviens pas, depuis que je suis homme, d'avoir vu de tels sillons de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables coups de tonnerre, un tel fracas de vent et de pluie I La nature de l'homme est incapable de supporter tant d'horreurs !

Lear.

Que les dieux puissants qui font ces épouvantables tumultes sur nos têtes distinguent maintenant leurs ennemis ! Tremble, misérable qui a commis des crimes ignorés et que n'a pas flagellé la Justice ! Cache-toi, criminel sanglant, parjure, incestueux hypocrite ! Tremble à te briser en morceaux, toi qui, sous le couvert d'un dehors convenable, as attenté à la vie de l'homme ! Forfaits dérobés aux regards déchirez les voiles qui vous dissimulent et demandez grâce devant de si terribles sommations M... Je suis un homme, plus victime que coupable !

Kent.

Hélas, tête nue ! Mon gracieux maître, près d'ici est une cabane qui vous abritera contre la tempête. Venez vous y reposer. Cependant je frapperai à cette dure maison, plus dure que la pierre dont elle est construite, où, malgré mon insistance, on n'a pas voulu me recevoir, et je saurai bien forcer l'hospitalité qu'on nous refuse.

Lear.

Mes esprits commencent à chavirer... {Au Fou). Entrons, mon garçon. Comment vas-tu, mon garçon? As-tu froid? J'ai froid, moi aussi. (A Kent). Où est cette chaumière, mon camarade ? La nécessité a cela d'étrange qu'elle rend précieuse les choses les plus viles. Allons à votre cabane. Mon pauvre Fou, un morceau de mon cœur compatit encore à ta peine!

Le Fou.

Celui qui a un tantinet d'esprit, Hourra ! malgré le vent et la pluie Doit être content de son sort.

Car la pluie tombe tous les jours.

Lear.

C'est vrai, mon brave garçon... Viens, conduis-nous à la cabane.

{Lear et Kent sortent) .

i. Thèse dreadful summoners. Le swnwinoner était l'officier de justice qui amenait le coupable devant le tribunal. Nous n'avons pas d'équivalent en français.

rv. — 6

Le Fou.

Voilà une bonne nuit pour rafraîchir un courtisan *. Avant de m'en aller je vais dire une prophétie.

Quand les pi^êtres seront plus bavards que savants;

Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau;

Quand les nobles donneront le ton de la mode à leurs tailleurs ;

Quand les hérétiques ne seront plus malades, mais seulement

[les coureurs de filles-;

Quand chaque cas sera bien jugé;

Quand les écuyers n'auront plus de dettes et que les chevaliers

\ne seront plus pauvres;

Quand les médisants n'auront plus de langues;

Quand les coupeurs de bourse ne se mêleront plus à la foule;

Quand les usuriers compteront leur or en plein air;

Quand les maqueraux et les putains bâtiront des églises; Alors le royaume d'Albion Tombera dans une grande confusion^ , Alors viendra le temps où qui vivra verra Les gens marcher sur leurs pieds.

Cette prophétie, Merlin la fera un jour; car je suis son devancier !

(Il sort).

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