ACTE m, SCÈNE VII
CORNOUAILLES
Jamais!... Tenez ce fauteuil... Je vais mettre le talon sur ses yeux *.
[On tient Glocester, tandis que Cornouailles lui arrache un œil et met le pied dessus).
Glocester.
Que celui qui veut vivre vieux me prête du secours !... 0 cruels I 0 dieux !
Régane.
Il va loucher ! Arrachez-lui l'autre !
Cornouailles.
Si vous voyez la vengeance I...
Un Serviteur.
Arrêtez, milord! Je vous sers depuis mon enfance. Le meilleur service que je vous aurai rendu sera d'avoir arrêté votre main !
Régane.
Tu dis, chien ?
Le Serviteur.
Si vous portiez de la barbe sur la peau, je la tirerais pour une pareille querelle I... Que voulez-vous ?
CORNOUAttLES.
Mon vassal I
(7^ tire l'épée et se jette sur lui).
Le Serviteur.
Venez donc, et bravez ma colère !
{Il tire l'épée. Ils se battent. Cornouailles est blessé). Régane, à un autre serviteur.
Donne-moi ton épée ! Un rustre avoir cette audace! {Elle saisit une épée et le frappe dans le dos). Le Serviteur.
Je suis un homme mort!... {Désignant Cornouailles à Glocester). Milord, vous avez encore un oeil, pour voir ce qui lui arrive. Ah ! {Il meurt).
Cornouailles.
De peur qu'il en voie davantage, je prendrai mes précautions!... Dehors, vile gelée !
1. Steevens, pour montrer que cette scène n'est pas plus horrible que beaucoup d'autres écrites au temps de Shaiiespeare, cite un passage de Selimus, eynperor ofthe Turks, où l'un des fils de Bajazet fait sauter les yeux d'un aga.
Yes, thon shalt live, but never see that day, Wanting ihe tapers that should give thee light.
« Oui, tu vivras, mais tu ne verras plus le jour, privé des flambeaux qui t'éclairaient ».
Sur ce, il lui arrache les yeux et lui coupe les mains.
Dans un drame de Marston, La Vengeance d'Antonio, qui fut représenté en 1602, on arrache la langue d'un personnage appelé Piero.
Nous pourrions citer des centaines d'exemples.
{Il arrache l'autre œil de Glocester et le jette à terre). Où est ton éclat, maintenant !
Glocester.
Tout est noir et misérable t... Où est mon fils Edmond ? Edmond allume tous les éclairs de la nature, pour venger une pareille action I
Régane.
Dehors, vilain traître ! Tu appelles qui te hait ! C'est lui qui nous a tenus au courant de ta trahison. li a trop de cœur pour avoir pitié de toil
Ohl ma folie 1 Je me suis donc trompé sur le compte d'Edgar I... Dieux bons, pardonnez-moi, et protégez-le! Régane.
Mettez-le dehors et laissez le flairer son chemin jusqu'à Douvres. Comment ça va-t-il,milord? Comment vous sentez-vous?
CORNOUAILLES
Je suis blessé I Suivez-moi, madame... Renvoyez ce coquin d'aveugle... Qu'on jette ce drôle au fumier !... Régane, je saigne beaucoup. Je suis blessé dans un mauvais moment... Donnez-moi votre bras.
[Cornouailles sort, soutenu par Régane. Des serviteurs détachent Glocester et l'emmènent).
Premier Serviteur.
Je ne veux plus me soucier des mauvaises actions, si cet homme finit bien.
Deuxième Serviteur.
Si elle vit longtemps, et meurt d'une mort naturelle, toutes les femmes deviendront des monstres.
Premier Serviteur.
Suivons le vieux comte et chargeons l'homme de Bedlam de le conduire où il voudra. Sa folie n'a plus de résistance. Deuxième Serviteur.
Va, toi. Moi, je vais aller chercher un linge et des blancs d'œufs pour panser sa face sanglante*. Maintenant que le ciel l'assiste!
[Ils sortent).
i. Go thou ; ru fetch some flax, and whites oî eggs,
lo apply to his hleeding face.
Ben-Johnson, gui ne manquait pas une occasion d'être désagréable à Shakespeare, a cru devoir parodier cette scène dans une pièce publiée en 1009 et intitulée : The case ts aUcr'd.
0 ... Go, gct a loJiite of an egg, and a little flaa:, and close thc breaches of thehead,it is the vwst condacible thinq that can bet.
La comédie de Ben-Johnson fut écrite avant la lin de 1599. Il a donc fallu qu'il ajoutât cette phrase après la représentation du Roi Lear, pour qu'elle ligurât dans la susdite coméaie, publiée dix ans après.
FIN DU troisième ACTE.