ACTE IV, SGÈNE VI
voleur? As-tu TU un chien de ferme aboyer au mendiant? Glocester.
Oui, seigneur.
Lear.
Et le mendiant se sauver du mâtin ? Alors tu peux te faire une idée exacte de l'autorité : un chien auquel on obéit quand il est au pouvoir... Toi, misérable sergent, arrête ta main sanglante. Pourquoi frappes-tu cette putain ? Balafre ton propre dos; car si tu la frappes, c'est à cause de la façon dont tu t'en sers. L'usurier fait pendre l'escroc. A^^ayers les haillons on aperçoit les moindres vices, tandis'que les nàànteaux et les robes fourrées les dissimulent. Revêts ton péché d'une armure d'or, le glaive de la justice s'y brisera S Habille-le de loques, le fétu d'un pygmée le traversera ! Il n'y a pas de coupables, entends-tu, pas un. Je les acquitte tous ! Apprends cela de moi, mon ami, de moi qui ai le pouvoir de clore les lèvres d'un accusateur. Mets tes besicles et, comme un misérable politicien, affecte de voir ce que tu ne vois pas. Maintenant, maintenant, maintenant, maintenant... Enlève-moi mes bottes... Tire! tire !... C'est çà ! Edgar.
Le bon sens et l'extravagance se confondent ! Tant de raison dans de la folie !
Si tu veux pleurer sur mon sort, prends mes yeux. Je te connais. Ton nom est Glocester. Sois patient; nous sommes venus ici en pleurant. Tu le sais, la première fois que nous avons respiré, nous avons poussé des vagissements et des cris.... Je vais te faire un prêche... Ecoute bien. Glocester.
Jour, jour malheureux !
Lear.
y Quand nous sommes venus au monde, nous avons pleuré
j'd'être venus sur cette grande scène où les comédiens sont
f des fous... Voilà un bon chapeau!... Ce serait une délicate
: attention de ferrer des chevaux avec du feutre ^ Je veux en
1. Cette « délicate attention » fut mise en pratique une cinquantaine d'années avant la naissance de Sliakespeare. On en voit, en effet, une preuve dans La vie de Henry VIII, de lord Herbert. « Alors, raconte l'historien, après avoir royalement fêté les dames, Henrjr quitta Tournai pour Lille où il fut invité par Dame Marguerite qui lui donna la représentation d'une joute dans des conditions extraordinaires. Elle eut lieu dans une antichambre élevée de quelques degrés au-dessus du sol et pavée de pierres noires taillées en carré et ressemblant à du marbre. Les chevaux étaient ferrés avec du feutre cour les empêcher de glisser. (En latin : feltro sive tormento). Après quoi les dames dansèrent toute la nuit o.
rv. — 9
faire l'essai, et quand j'aurai rattrapé vos gendres, alors, tue tue tue tue tue^ !
[Entre UN GENTiLHOMME, suivi d'une escorte). Le Gentilhomme.
Le voici. Emparez-vous de lui. Monsieur, votre très chère fille...
Personne à la rescousse ? Quoi, prisonnier? Je serai donc toujours le fou naturel de la Fortune^... Usez-en bien avec moi : vous aurez rançon. Donnez-moi un chirurgien, j'ai la cervelle entamée.
Le Gentilhomme.
Vous aurez ce qui vous plaira.
Lear.
Pas de secours, tout par moi-même? Un homme ^ à la larme facile ferait de ses yeux des arrosoirs de jardin et pourrait ahattre la poussière de l'automne I Le Gentilhomme.
Ohl monsieur...
Lear.
Je veux mourir bravement, comme un jeune marié *. Quoi ? Je veux être jovial. Venez, venez. Je suis un roi, mes maîtres, le savez-vous !
Le Gentilhomme.
Vous êtes un roi et nous vous obéissons.
Lear.
Alors, le cas n'est pas désespéré. Si vous voulez l'attraper, courez après. Sa, sa, sa, sa !
[Il sort en courant. Ses gens le suivent). Le Gentilhomme.
On serait pris de pitié s'il s'agissait du dernier des misé-
4. Dans l'armée anglaise, c'était le mot que l'on criait en courant à l'ennemi.
On lit dans le Miroir des Magistrats (1610) :
For while the Frenchmen fresh assaulted still, Our Englishmen came boldly forthat night, Crijing saint George, Salisbury, kill, Mil.
2. Nous avons rencontré la même expression dans Roméo et Juliette:
0, 1 am fortune's fool
'à. ... A man ofsalt. Mot à mot, un homme de larmes. Dans Tout est bien qui finit bien, nous trouverons la même expression : « your sait tears' head ». Et aussi dans Troïlus et Cressida ■ « the sait of broken tears ». Enfin, nous Tavons rencontrée dans Coriolan :
He has betray'd your business, and given up, For certain drops ofsalt, your city Rome.
4. On lit dans le folio : A smug bridegroom. « Un élégant jeune marié >.