Charles Perrault
leui'S actions, il n'y en a pas un qui ne méritât pour le moins d'être brûlé, si on leur faisoit bonne justice. Mais, en un mot, j'ai Malherbe, qui a comparé la reine Marie à Vénus, avec quatre vers aussi beaux qu'ils me sont avantageux, puisqu'ils renferment aussi la prostitution ^ :
Telle n'est point la Cythérée Quand, d'un nouveau feu s'allumant, Elle sort pompeuse et parée Pour la conquête d'un amant ^
Voilà ce qui regarde leur censure. Je ne vous dirai rien j de leur approbation, sinon que M. Perrault a dit que j l'ode valoit dix fois la comédie. Et voilà les paroles de j M. Chapelain, que je vous rapporterai comme le texte i de VEuanglle^ sans y rien changer. Mais aussi cest M» Chapelain^ comme disoit à chaque mot M. Vitart. « L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu d'endroits marqués, on en fera une fort belle pièce. » Il a tant pressé M. Vitart de lui en nommer Fauteur, que M. Vitart veut me le faire voir à toute force. Cette vue nuira bien sans doute à l'estime qu'il en avoit déjà conçue. Ce qu'il y a eu de plus considérable à changer, c'a été une stance entière qui est celle des Tritons. Il s' est trouvé que les Tritons n'avoient jamais logé dans les fleuves,
8. pLUcIne a biffé le mot adultère^ qui était d'abord venu sous Sii plume, et l'a remplacé par celui de prostitution. — C'est un des nombreux passages qu'ont adouci les précédents éditeurs, à commencer par Louis Racine. Au reste cette lettre, si on compare notre texte à celui des impressions antérieures, peut presque suffire à montrer à quel point, et de combien de façons, on s'est permis d'altérer les lettres de Racine.
9. C'est le commencement de la stropbe 4 de VOde à Marie de Médicis sur sa bienvenue en France, Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 46.
LETTRES
mais seulement clans la mer. Je les ai souhaites bien des fois noyés, tous tant qu ils sont, pour la peine qu'ils m'ont donnée. J'ai donc refait une autre stance. Mais
Poi che da tutti i lati ho pieno il foglio^^.
iG6i 6. DE IIAGIISE A LABBÉ LE VASSEUR.
A Babyione*, ce 26. janvier [1661].
Tout éloigné que je suis de Paris, je ne laisse pas de savoir tout ce qui s'y passe. Je sais Fétat qu'on y fait de moi, et en quelle posture je suis près des uns et des autres. Je sais que M. l'Avocat me voulut venir voir hier, et que Monsieur l'Abbé ne voulut pas seulement ouïr cette proposition. En effet, vous étiez en trop belle compagnie pour la quitter, et ce n'est pas votre humeur de quitter les dames pour aller voir des prisonniers. Monsieur, Dieu vous garde jamais de l'être ! Je jure par toutes les divinités qui président aux prisons (je crois qu'il n'y en a point d'autres que la Justice, ou Thémis en termes
10. <' Puisque de tous les côtés j'ai la feuille pleine. >» C'est un vers de VArioste^ l'avant-derniei' du XXXIII^ chant de VOrlando furioso^ qui finit ainsi :
Poi che da tutti i lati ho pieno il foglio, Finire il canto, e riposar mi voglio.
Louis Racine, après la citation du vers, a ajouté : « Adieu. Je suis, etc. » Mais dans l'original la lettre finit au mot foglio. Le reste est sous-entendu.
Lettre 6 (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — I. Cette lettre est datée de Babylone, nom que donnait Racine au château de Chevreuse, où il feignait, en plaisantant, de se regarder comme exilé et captif. On voit, par la lettre du 27 mai suivant, que l'année où il passa quelque temps dans le château du duc de Luynes, pour y surveiller des travaux, est l'année 1661.
LETTRES
de poètes) : je jure donc par Thémis que je n'aurai jamais ^ I le moindre mouvement de pitié pour vous, et que je me I changerai en pierre, comihe Monsieur le Marquis ^ et Niobé, afin d'être aussi dur pour vous, que vous l'avez été pour moi. Vous m'accusiez d'avoir plus de correspondance avec M. l'Avocat qu'avec vous. Je vous fais ^ juge vous-même de la différence que je dois mettre enj tre vous et lui. Aussi, après un témoignage d'amitié I comme celui-là, je vous proteste que M. l'Avocat ne ! sera pas plus tôt dans un des plus noirs cachots de la I Bastille (car un homme de sa conséquence ne sauroit j jamais être prisonnier que d'Etat) : il n'y sera pas sitôt, I en vérité, que je m'irai enfermer avec lui, et croyez que I ma reconnoissance ira de pair avec mon ressentiment. Vous vous attendez peut-être que je m'en vais vous diie que je m'ennuie beaucoup à Babylone, et que je vous dois réciter les lamentations que Jérémie y a autrefois composées. Mais je ne veux pas vous faire pitié, puisque vous n'en avez pas déjà eu' pour moi. Je veux vous braver au contraire, et vous montrer que je passe fort bien mon temps. Je vas au cabaret deux ou trois fois le jour. Je commande à des maçons, à des vitriers et à des menuisiers, qui m' obéissent assez exactement, et me demandent de quoi boire quand ils ont fait leur ouvrage . Je suis dans la chambre d'un duc et pair : voilà ce qui regarde le faste. Car dans un quartier comme celui-ci, où il n'y a que des gueux, c'est grandeur que d'aller au cabaret. Tout le monde n'y peut pas aller. Mais j'ai des*
2. Le jeune marquis de Luynes, depuis duc de Chevreuse, né en 1646. Racine l'accuse de dureté, sans doute parce qu'il était aussi un de ceux qui avaient refusé de venir le voir.