Nous ignorons quel est ce M. de la Charles
6. Les mots grande^ et, à la ligne suivante, triple^ ont été ajoutés après coup dans l'interligne.
7. « Celui-ci, dans sa faim furieuse, ouvrant son triple gosier, saisit (le gâteau). » (Virgile, Éné'ule, livre VI, vers 421 et 422.)
LETTRES
Pour moi, dès que je le vis commencer, je n'attendis pas que l'exorde de la harangue fût fini. Je crus que le seul parti que je devois prendre, étoit de m' enfuir après m' être contenté de dire : « Monsieur a raison, » pour ne pas tomber dans cet inconvénient où me jeta autrefois le dur essai de sa meurtrière éloquence.
J'étois à riiôtel de Babylone quand M. TAvocat y apporta vos lettres, qui de part et d'autre furent reçues avec toute la joie possible. Néanmoins, pour ne vous rien cacher de tout ce qui s'y passa, il y eut deux endroits dans celle de Mlle Vitart^ qui produisirent deux effets assez plaisants. Le premier fut que Mlle Vitart, lisant que vous alliez prendre les eaux, ne put s'empêcher de crier comme si vous étiez déjà mort, et de dire que cela vous tueroit infailliblement. Elle dit cela avec chaleur, et M. Vitart s'en aperçut bien. Mais quand elle vint à lire que c' étoit pour l'aborder plus librement, et pour vous guérir de cette secrète incommodité dont elle seule s'étoit aperçue,
S'attonito restasse e mal contento^^
vous n'en devez nullement douter. Il prit la lettre, et ayant cherché cet endroit, après s'être frotté les yeux,
Tre volte^ e quattro e sei les se lo scritto^^,
et ayant regardé ensuite Mlle Vitart, il lui demanda con il ciglio fieramente înarcato **, ce que tout cela vouloit
8. Marguerite le Mazier, fille d'un procureur au Parlement, mariée en i658 à Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes, morte le 29 novembre 1693. Voyez la Notice biographique, p. 26.
9. i( S'il demeura étonné et mécontent. » {Orlando furioso , chant XXVIII, stance xxii.)
10. « Trois, quatre et six fois il lut l'écrit. » (Arioste, Orlando furloso, chant XXIII, stance cxi.)
11. « Avec un sourcil froncé et menaçant. » Si c'est ime citation, nous ignorons à quel auteur Racine l'a empruntée. *
LETTRES
dire. Ce fut à M. l'Avocat et à moi de nous taire cepen- ~ dant, car nous ne trouvions point là le mot pour rire. Mlle Vitart tâcha de détourner la chose. Enfin elle fut obligée de lui dire quelque chose à Foreille, que nous n'entendîmes point. Cela le satisfit peut-être. Quoi qu'il en soit, il n'en dit plus mot, et se mit à parler d'autres choses. Nous fûmes promener ensuite tous trois le reste de l'après-dmée. J'avois eu le loisir d'entretenir Monsieur le Marquis une heure ou deux, comme j'ai fait encore dimanche, avec tous les témoignages de son amitié. Je vous en entretiendrai une autre fois; car je m'imagine bien que vous me voulez mal dans le cœur de laisser là votre lettre et votre poésie, pour vous entretenir de bagatelles qui ne vous touchent pas tant, j J'ai tort, je l'avoue, et je devois considérer qu'étant I devenu poëte, vous êtes sans doute devenu impatient, qui I est une qualité inséparable des poëtes aussi bien que des I amoureux qui veulent qu'on laisse toutes choses pour ne leur parler que de leur passion et de leurs ouvrages. On croit ici que vous êtes l'un et l'autre ; et c'est Mlle Lucrèce qui le croit, et, à ce qu'elle dit, pour de bonnes raisons. Mais consolez-vous. On peut être amant et poëte, sans renoncer à l'honnête homme. M. l'Avocat n'en sait rien. Cela suffit; car tous les autres ne vous seront pas si rigoureux que lui. Je ne vous parlerai point de votre amour. Un homme aussi délicat que vous ne I sauroit manquer d'avoir fait un beau choix, et je suis I persuadé que la belle mignonne de quatorze ans mérite I les adorations de tous tant que nous sommes, puisque
12. Le jeune marquis de Luynes. "Voyez ci-dessus, p. 385, la ; note a de la lettre 6.
I i3. On voit par quelques ratures de l'original que Racine avait d'ahord voulu écrire : « inséparable de la poésie aussi bien que de I raniour. »
LETTRES
vous Tavez jugée cligne des vôtres, jusqu'à devenir poète pour elle. Cela me confirme de plus en plus que TAmour est celui de tous les Dieux qui sait mieux le chemin du Parnasse. Croyez-le, Monsieur, puisqu'il vous y a su si bien mener. Avec un si bon conducteur, vous n'avez garde de manquer d'y être bien reçu. D'ailleurs, les Muses vous connoissoient déjà assez de réputation, et sachant que vous étiez si bien venu parmi toutes les autres dames, il ne faut point douter qu'elles ne vous aient fait le plus obligeant accueil du monde . On' en peut juger par vos vers,
Utque viro Phœbi chorus assurrexerit omnis
Et ils en sont une belle marque. Ils ne sont pas seulement amoureux : la justesse y est toute entière. Néanmoins, si j'ose vous dire mes sentiments sur deux ou trois mots, celui de radieux est un peu trop antique pour un homme tout frais sorti du Parnasse ; j'aurois tâché de mettre impérieux ou quelque autre mot. J'aurois aussi retranché ces deux vers : Ainsi^ si comme nous^ et le suivant, ou je leur aurois donné un sens ; car il me semble qu'ils n'en ont point. Vous m'accuserez peut-être de trop d'inhumanité de traiter si rudement les fils aînés de votre Muse et de votre Amour : je ne veux pas dire les fils uniques ; la Muse et l'Amour n'en demeureront pas là, s'il plaît à Dieu. Mais au moins cela vous doit faire voir réciproquement que je n'ai rien de caché pour vous, et que ce n'est point par flatterie que je vous loue, puisque je prends la liberté de vous censurer. Scito eum pessime dicere^ qui laudahitur maxime^^ . En effet, quand
14. « Et comment tout le cliœur de Phébus se leva devant le poëte. » (Virgile, églogue vi, vers 66.)]
15. « Sachez que celui-là parle le plus mal, à qui l'on donnera le plus de louanges. /> (Pline le jeune, livre II, Uttre xiv.)
une chose ne vaut rien du tout, c'est alors qu'on la loue "TeeT démesurément, et qu'on n'y trouve rien à redire, parce que tout y est également à blâmer. Il n'en est pas de même de vos vers. Croyez, je vous prie, que, hormis ces deux petits défauts, je n'y en trouve point du tout. Ils sont aussi naturels qu on le peut désirer, et vous ne devez point plaindre le sang qu'ils vous ont coûté. Ne vous amusez pas pourtant à vous en épuiser les veines pour continuer à faire des vers, si ce n'est qu'à l'exemple de la femme de Sénèque, vous ne vouliez témoigner la grandeur de votre amour, ore ac memhris in eum pallorem albentibus, ut ostentui esset multum çitalis spiritus egestum^^. Mais je ne crois pas que les beaux yeux qui vous ont blessé soient si sanguinaires, et que ces marques de votre amour leur fussent^'' plus agréables qu'une santé forte et robuste, qui vous rendroit plus capable de la servir in tutti i suoi bisogni^^, comme \e gaillarde Mandricardo . Croyez que si ce galant homme se fût amusé à perdre tout son sang pour Doralice, elle ne se fût pas levée le matin si gaie, et qu'elle n'eût pas remercié si fort ce bon berger
Che nel suo albergo le havea fatto honore'^^,
c'est-à-dire qui l'avoit logée avec Mandricard. Mais
16. « La pâleur de son visage et la blanclieur de ses membres montraient combien la force vitale s'était épuisée en elle. » (Tacite, Annales^ livre XV, chapitre lxiv.)