DE RACINE A l'aBBIÉ LE VASSEUR
A Usez, le 3" février 1662.
Quoique vous ne soyez pas le plus diligent homme du monde quand il s'agit de répondre à une lettre, je m'assure que vous ne laisserez pas de vous formaliser beaucoup de ce que ma réponse ne vient que huit ou dix jours après votre lettre. Vous attribuerez sans doute ce retardement à un désir de vengeance : elle seroit juste après tout*; mais je n'y ai pas pensé néanmoins. Je m'é-
un sergent. Voyez ci-dessus la lettre 6, du a6 janvier 1661, à la page 386. — Racine écrit records.
Lettre 28 (revue sur l'autographe, conservé à la Bibliothèque Impériale). — i. Il y avait d'abord : « quand cela seroit. »
LETTRES
■ lois préparé à vous écrire les deux derniers voyages, et j'en ai été malheureusement détourné. Mais à quoi bon m' excuser pour un délai de huit jours? Vous ne faites pas tant de cérémonies quand vous avez été deux bons mois sans songer seulement si je suis au monde. C'est assez pour vous de dire froidement que vous avez perdu la moitié de votre esprit depuis que je ne suis plus en votre compagnie. Mais à d'autres! il faudroit que j'eusse perdu tout le mien si je recevois de telles galanteries en payement. Dieu merci, je sais à présent ce qui vous occupe si fort, et ce qui vous fait oublier de pauvres étrangers comme nous. Amor non talia curat^ . Oui, c'est cela même qui vous occupe, et ^ien sais des nouvelles.
Amor che solo i cor leggiadri invesca^.
Et je ne m'étonne pas qu'un cœur si fendre que le vôtre, et si disposé à recevoir les douces impressions de l'amour, soit devenu amoureux d'une si charmante personne. Bien d'autres que vous auroient succombé à la tentation :
Socrate s'y trouveroit pris, Et malgré sa philosophie, Il fer oit ce qu'a fait Paris, Et le feroit toute sa vie.
Vous l'aviez tous les jours devant vos yeux, et vous aviez tout le loisir de considérer ses belles qualités, e le sue fattezze comme disent les Italiens. Et ainsi, selon le passage que citoit hier notre prédicateur : Mutuo conspectu mutui crescebant amores ^ . Pour moi, loin d'y
2, «L'amour n'a pas de tels soucis. » (Virgile, églogue x, vers a8.)
3. « L'Amour qui seul charme les nobles cœurs. » (Pétrarque, Rime^ parte /, sonnet cxxxi, Corne '/ candido piè^ vers 5.)