Racine écrit estomacli
LETTRES
' tan. Il est constant que pour moi, je me trouve infiniment mieux depuis que, par son conseil, j'ai renoncé à tout ce lavage d'eaux qu'on m'avoit ordonnées, et qui m'avoient presque gâté entièrement l'estomac sans me guérir mon mal de gorge. Je prierai aussi M. de Jussac d'écrire à Madame sa femme à Fonte vraud, et de lui mander l'embarras de ce pauvre paralytique, qui étoit, sans vous, sur le pavé*.
M. de Saint-Laurent est mort d'une colique de miserere^ et non point d'un accès de néphrétique, comme je vous avois mandé. Sa mort a été fort chrétienne, et même aussi singulière que le reste de sa vie. Il ne confia qu'à Monsieur de Chartres qu'il se trouvoit mal, et qu'il alloit s'enfermer dans une chambre pour se reposer, conjurant instamment ce jeune prince de ne point dire où il étoit, parce qu'il ne vouloit voir personne. En le quittant, il alla faire ses dévotions : c'étoit un dimanche, et on dit qu'il les faisoit tous les dimanches ; puis il s'enferma dans une chambre jusqu'à trois heures après midi, que Monsieur de Chartres, étant en inquiétude de sa santé, déclara où il étoit. Tancret y fut, qui le trouva tout habillé sur un lit, souffrant apparemment beaucoup, et néanmoins fort tranquille . Tancret ne lui trouva point de pouls; mais M. de Saint-Laurent lui dit que
4. Dans la lettre à Mme Manchon que nous avons citée ci-dessus (note 9,), Boileau racontait qu'il était arrivé depuis quelques jours à Bourbon un pauvre homme, paralytique de la moitié du corps, avec une recommandation de Mme de Montespan pour être reçu à la Charité qui y était établie, recommandation écrite et signée par Mme de Jussac, dame attachée à Mme de Montespan. Cependant le paralytique ne fut pas reçu, malgré l'offre que faisait Boileau de se charger de toute la dépense. Boileau lui fit alors donner une chambre dans la maison qu'il occupait. Il recommandait à Mme Manchon d'en parler à Racine , « afin , disait-il , que dans l'occasion il témoigne à M. et à Mme de Jussac que leur nom n'a pas peu contribué en cette rencontre à exciter ma piété. »
LETTRES
cela ne l'étonnàt point, qu'il étoit vieux, et qu'il n'avoit pas naturellement le pouls fort élevé. Il voulut être saigné, et il ne vint point de sang. Peu de temps après, il se mit sur son séant, puis dit à son valet de le pencher un peu sur son chevet , et aussitôt ses pieds se mirent à trépigner contre le plancher, et il expira dans le moment même. On trouva dans sa bourse un billet par lequel il déclaroit où Ton trouveroit son testament. Je crois qu'il donne tout son bien aux pauvres. Voilà comme il est mort, et voici ce qui fait, ce me semble, assez bien son éloge. Vous savez qu'il n'avoit presque d'autre soin auprès de Monsieur de Chartres, que de l'empêcher de manger des friandises; qu'il l'empêchoit le plus qu'il pouvoit d'aller aux comédies et aux opéra ; et il vous a conté ^ lui-même toutes les rebuffades qu'il lui a fallu essuyer pour cela, et comme toute la maison de Monsieur étoit déchaînée contre lui, gouverneur, sous-précepteur^, valets de chambre'. Cependant on a été plus de deux jours sans oser apprendre sa mort à ce même Monsieur de Chartres ; et quand Monsieur enfin la lui a annoncée, il a jeté des cris effroyables, se jetant non point sur son lit, mais sur le lit de M. de Saint-Laurent, qui étoit encore dans sa chambre, et l'appelant à haute voix comme s'il eût encore été en vie : tant la vertu, quand elle est vraie, a de force pour se faire aimer. Je suis assuré que cela vous fera plaisir, non-seulement pour la mémoire de M. de Saint-Laurent, mais même pour Monsieur de Chartres. Dieu veuille qu'il persiste longtemps dans de pareils sentiments !