LIVRE YL
Tandis qu'il dort, Minerve s'en va à la ville des Phéaques. C'est une île autrement dite Corfou, Corcjra, sur la mer lonie, entre l'Epire et la Calabre. Elle s'appeloit encore Schérie; mais les Phéaques, qui logeoient auparavant près des Cyclopes, dont ils étoient tourmentés, vinrent, sous la conduite de Nausithoûs, habiter cette île. Nausithoûs s'appeloit autrement Phéax, et étoit fds d'une nymphe nommée Phéacie, fille d'Asope, que Neptune engrossa^. Il avoit bâti une ville, dit Homère, dressé des temples aux Dieux et divisé les terres à chacun. Après quoi il mourut; et son fils Alcinoûs régnoit présentement. Homère dit que ce peuple étoit loin des peuples ingénieux :
'Exocç àvSpwv aXfprjaxdccov. [Vers 8.]
Cependant il les représente pour les plus ingénieux hommes du monde. Ils ne recevoient point les étrangers chez eux que pour les renvoyer en leur pays quand l'orage les avoit jetés contre leur côte : ce qu'ils faisoient charitablement, comme ils firent à Ulysse ; mais ils n'étoient adroits que de la main et pour les exercices du corps, car c'étoit un proverbe parmi
I. Racine avait écrit engrossit : voyez ci-dessus, p. 28, note 2. Dans le manuscrit on a corrigé engrossit en engrossa. Mais la correction, qui laisse encore parfaitement distinguer les lettres fV, n'est sans doute pas de la main de Racine.
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les Grecs et dans Platon* : Alcinoï apologus^ pour des contes à perte de vue, à cause de ceux qu'Ulysse leur fait, se jouant d'eux comme d'hommes grossiers. Ne'anmoins il y a trois ou quatre personnages qui n'étoient pas bêtes, de la manière qu'ils sont ici dépeints : tels qu'Alcinoiis, sa femme Arété, sa fille Nausicaa, un musicien et quelques vieillards. Minerve va donc chez Alcinoûs lorsque tout le monde étoit couche', et vient dans la chambre de Nausicaa :
Bîj S' 't[JL£V iç 6dtXa[xov TioXuBafôaXov, ô à'vt xoiipy; KoijJLax' 'A6avdT]riçji ^urjv 7.cà sTSoç ô|j.ofr) [vers i5 et i6],
et auprès d'elle deux servantes belles comme les Grâces :
nàp Ss BiS' àpLcpfTToXoi, XapÎTwv à'jro xdcXXoç l')(ou(jai [vers i8];
car les Grâces étoient les servantes de Vénus. Elles étoient donc couchées contre la porte, qui étoit bien fermée; mais Minerve entra dedans, comme le souffle du vent, et parut à Nausicaa sous la figure d'une de ses compagnes. Elle lui dit qu'elle est bien néghgente de laisser là ses beaux habits sans les laver ; cependant on vous mariera bientôt, et alors il faut que vous soyez bien vêtue, car cela est honorable, et cela réjouit le père et la mère :
'Ex Y<^P "^01 ToiJTiov «paTiç dcvôptjjTCouç àva6atv£t
'Ea0X>^ • )(^afpouatv 8è Tiairjp xa\ 7i:6i:vta p^Trip. [Vers 29 et 3o.]
Allez donc demain les laver et demandez un chariot à votre père, car les bains sont éloignés. Elle disoit cela pour faire en sorte qu'Ulysse, qui étoit tout nu, eût quelques habits, et parût honnêtement devant Alcinoûs ; car elle lui dit de laver aussi les habits de ses frères, qui la doivent mener aux noces. Aussitôt Minerve s'en retourne au ciel empyrée, qu'Homère décrit ainsi ^ :
1. République^ livre X, au commencement du mythe d'Er l'Arménien.
2, Sur un des feuillets de son manuscrit, qui précède les remarques sur le livre V, Racine a écrit la note suivante : « Description du ciel par Homère, p. 65. {Cest à la page 65 du manuscrit que se troment les mots : « ciel empyrée, » auxquels cette note de Racine se rapporte,) Plutarque dit à ce sujet, dans la Fie de Périclès : « Les
SUR L'ODYSSÉE D'HOMÈRE
06'Xu[j.7t6vô', 86i cpaci\ 0£wv l'ôoç àacpaXeç cdei "E{ji(xevat, oùV àvs[jLoiai Tivc^-aastai, o^ts tîot' S[j.6pq> Aeusxai, ouT£ ÏTznzlXvaxM • àXXà {xdtV al'ôpr)
Tw Ivt TÉpTToVTai (jLt^xapsç 6£o\ rj[j.aTa 2i(^.VTa. [Vers 41-46 •]
Aussitôt l'Aurore paroît dans son beau char : luôpovoç * . Nausicaa admire son songe, et pour l'exe'cuter elle vient treuver sa mère et son père : l'une étoit auprès du feu, avec ses servantes, filant des laines de pourpre, et l'autre s'en alloit à l'assemble'e avec les principaux des Phéaciens. Dès qu'elle [le] voit, elle lui tient ce discours, qui est tout à fait naïf et propre à une jeune fille. Elle l'appelle son papa, quoiqu'elle fût déjà à marier :
IldcTCTca cp{X', oux 3cv [j.01 i<po:tXfaa£taç àn-Z^vriy 'Y'^rikriv^ ai'xuxXov. [Vers Sy et 58.]
Il semble qu'elle commande, mais il faut imputer cela à l'affection des pères pour leurs enfants. Elle lui dit donc :
« poètes mettent nos esprits en trouble et en confusion par leurs « folles fictions, lesquelles se contredisent à elles-mêmes, attendu « qu'ils appellent le ciel où les Dieux habitent, séjour très-assuré, « et qui point ne tremble, et n'est point agité des vents, ni off( fusqué des nuées, ains est toujours doux et serein, et en tout « temps également éclairé d'une lumière pure et nette, comme (( étant telle habitation propre et conuenable à la nature souuerai- <c nement heureuse et immortelle. Et puis ils les décriuent eux- « mêmes pleins de dissensions et inimitiés, de courroux et autres « passions, qui ne conuiennent pas seulement à hommes sages et de « bon entendement. » Il dit cela sur le nom d^Olj/npien qui fut donné à Périclès à cause de son éloquence, et dit qu'il le méritoit bien mieux pour avoir toujours conservé ses mains pures de sang, ce qui lui fit dire en mourant qu'aucun Athénien n'avoit porté le deuil à son occasion ; et ce sentiment de Plutarque est parfaitement beau. » — Racine s'est servi de la traduction d'Amyot : voyez le tome I, p. 3o8, de l'édition des Fies des hommes illustres (2 volumes in-80, à Lauzanne, par Jean le Preux, MDLXXII). Le passage cité est à la fin de la Fie de Périclès.