DISCIPLINE DES COLLÈGES
Nous comprenons sous ce titre V éducation, la surveillance des élèves, les punitions et quelques questions accessoires.
Éducation,
L'éducation est morale et physique; sous ces deux points de vue, elleest négligée aujourd'hui ou plutôt elle est nulle
dans l'universitf''. Les relations des élèves et des surveillants y sont habituellement hostiles ; les professeurs n'ont aucun lien de sympathie, aucune communication suivie en dehors des classes avec leurs auditeurs; tout enseignement moral et politique fait défaut ; la philosophie est une gymnastique vaine et méprisée; les aumôniers font des parades religieuses et apprennent l'hypocrisie à leurs jeunes ouailles. De malheureux enfants demeurent douze heures du jour ou de la nuit assis et courbés sur des pupitres et n'emploient pas sérieusement la moitié de ce temps; livrés à eux-mômes et aux exemples bons ou mauvais pendant l'oisiveté forcée des récréations et des études, ils se donnent entre eux la seule éducation que le collège comporte, et c'est un miracle de la nature humaine que le corps conserve encore quelque force, l'esprit quelque souplesse, le cœur quelque ingénuité après de longues années, les meilleures de la vie, passées dans l'abaissement systématique de toutes les facultés physiques et morales, les exercices rebutants, le dénigrement des maîtres, la préoccupation constante des choses d'un autre âge, les manies ridicules ou nuisibles, la haine de l'étude et toutes les pensées malsaines : telle est pourtant la définition d'un collège vingt-quatre siècles après celui de Périclès. 0 progrès !
Suivant nous et le bon sens, il n'y a vraiment éducation que s'il existe une intimité véritable entre les élèves et le maître ; il faut donc que celui-ci les accompagne constamment et se fasse aimer et désirer d'eux, aux récréations, aux promenades et pendant tous les exercices. Les 12 instituteurs et institutrices chargés de l'instruction obligatoire, doivent, ce semble, avoir la surveillance dans leurs attributions spéciales; mais les autres professeurs ont aussi à demeurer présents, autant que possil)le, aux exemces et aux jeux pour entretenir familièrement les élèves et les initier sans apparat à une multitude de notions utiles et de !)ons sentiments. Cette tâche est assujettissante, sans doute, mais ils peuvent se la partager.
Le temps des études proprement dites s'abrégera sans inconvénient, lorsque la présence constante des maîtt'es jxtmettra de tourner les récréations elles-mêmes en occuj^a-
lions profitables. Nous comprenons, d'ailleurs, dans les récréations le jardinage et les courses botaniques, Ja géométrie pratique faite sur le terrain , des travaux manuels élémentaires, menuiserie, terrassements, constructions très-simples, etc., etc. , enfin, la gymnastique, si elle est encore nécessaire.
La partie de Téducation qui exige un enseignement régulier regarde particulièrement les professeurs d'histoire, de morale et de politique , c'est-à-dire , pour nommer les choses par leurs noms, quelque ambitieux qu'ils puissent paraître, les professeurs d'humanité et de religion. Le premier de ces deux mots s'appliquait jadis à l'étude de la rhétorique latine, le second à la pratique de la confession auriculaire et aux bizarres cérémonies de la messe.
Question religieuse.
La religion universelle, prise et envisagée dans ces graruls caractères d'amour, de sagesse, de croyance à un ordre .éternel des choses, qui sont gravés indistinctement dans tous les cœurs, est le premier objet de l'éducation morale. Tous les hommes la reçoivent et la communiquent : elle appartient donc à l'enseignement public. Mais les cultes sont du domaine des consciences individuelles, et selon nos principes, ils ne doivent être ni admis ni combattus dans le système de l'instruction républicaine. Il n'y aura donc pas de culte reconnu dans nos collèges, mais les élèves de tout âge seront laissés libres aux heures des exercices religieux d'une communion à laquelle ils auront déclaré appartenir. Les plus jeunes seront remisa leurs parents quand ceux-ci le demanderont, ou confiés aux personnes qui auront été désignées par eux à cet effet.
Discipline proprement dite.
Un des abus du système actuel de l'instruction publique est la faiblesse de l'âge auquel les enfants sont admis dans
les écoles. Nous pensons, quant à nous, qu'avant neuf ans accomplis, lo corps n'est point encore assez formé ni l'esprit assez éveillé, surtout dans les campagnes, pour que Tassujetlissement réglé des études soit d'un grand profit et n'ait pas de notables inconvénients. Quelque imparfaite qu'on suppose avant cet âge réJucation donnée par le père, par la mère surtout, ou par les écoles privées toutes spéciales qui les suppléent, il restera toujours assez de temps pour regagner amplement celui qui pourrait avoir été perdu.
Nous pensons aussi qu'une partie notable de l'année peut être laissée aux vacances, au moins dans les collèges communaux. II est vrai qu'une longue interruption des études est quelquefois nuisible ; mais, outre que le mal de l'oubli est plus apparent que réel pour la plupart des esprits, il est aisé de partager le temps des vacances en deux périodes, l'une de printemps et l'autre d'automne. Ainsi, les familles seront moins séparées des enfants dans le cas d'internement ', le goût de ces derniers pour le changement sera satisfait ; la santé, la souplesse de l'intelligence y gagneront ; enfin une économie considérable sera réalisée dans le budget de l'instruction publique. La durée totale des vacances peut être portée sans inconvénient à trois ou quatre mois.
Mais l'abus le plus grave de l'ancien système d'enseignement est incontestablement le régime des punitions. Au temps de la loi de crainte ( et le catholicisme aussi, quoi qu'on en ait dit, est une loi de crainte), on applicjuait ties peines afflictives aux esprits rebelles et à tous les petits méfaits de l'enfance. Alors l'idiotisme même était puni et l'on battait les plus fous pour leur rendre la raison, les enfants pour leur inculquer le catéchisme. De ces usages que nos pères fondaient sur la croyance au démon, il nous est resté des guérites, des prisons et des cachots dans les collèges. Le fouet seul a disparu. Mais nous avons des pensums pour hébéter et des arrêts pour afrail)lir. Ainsi l'esprit ut le corps de l'élève ont à soutirir pour la stupidité du maître ou pour le défaut de l'institution, caries manquements à la discipline seraient rares, si 1" la discipline était raisonnable, si 2» on ne prétendait pas forcer la nature, si 3" on savait donner quelque attrait à ce qu'on enseigne.
Dans tous les cas où un élevé pèche contre l'ordre du collège par défaut d'intelligence ou d'aptitude à de certains exercices, il est clair qu'il suffit de le changer de classe : des cours spéciaux peuvent être établis pour les faibles et les retardataires, et il peut y avoir dispense d'une partie des études pour quelques-uns. Voilà ce qu'on n'a pu faire sous le régime régnant de l'instruction forcée et payée et ce qu'exige pourtant la sincérité de l'enseignement, non moins que le bien-être des enfants et l'intérêt véritable des familles.
Enfin, le vrai moyen de réprimer des manquements que nulle organisation préventive ne fera jamais tout à fait disparaître, c'est de traiter les enfants en hommes. Des réprimandes publiques, des ordres du jour répandus quel([uefois hors de l'enceinte du collège, l'expulsion pour un temps déterminé si elle est nécessaire, sont les seules peines disciplinaires que la raison avoue. Toutes les autres sont barbares et inefficaces, et l'expulsion définitive ellemême, qui semble couper le mal par la racine, est bien plutôt une critique de l'institution, un aveu de la défaite du maître, qu'elle n'est une peine et un remède pour l'élève. Ce moyen doit être exclu de l'enseignement général. Que s'il doit s'appliquer encore aux élèves entretenus gratuitement dans les écoles spéciales, ce sera pour d'autres motifs qui se devinent et qu'on peut résumer en deux mots : défaut d'aptitude reconnu, constaté; vice de conduite grave à un âge où la vie prend du sérieux.
On nous pardonnera, sans doute, d'avoir insisté sur de tels détails, car il nous a paru indispensable de toucher jusqu'aux accessoires d'une administration dont les accessoires ont de l'importance et s'appuient, pour rester ce qu'ils sont aujourd'hui, sur de mortels préjugésdu moyen âge, encore difficiles à déraciner.