‹ Pasteur-- histoire d'un espritChapitre 29 sur 39 · IDËËS DE CL. BERNARD SUR LA FERMENTATION · texte numérisé non relu

IDËËS DE CL. BERNARD SUR LA FERMENTATION

L'histoire de la discussion avec Bernard est curieuse en ce que Bernard n'y est pas intervenu, et que Pasteur a dû discuter avec une ombre. Cela lui a été très pénible* Bernard avait été, tant qu'il vivait, je ne dirai pas un confident, mais un ami, avec lequel il aimait à causer pendant les séances de TÂcadémie des sciences. Car ces séances ne valent que par les causeries, et il y aurait bénéfice à les laisser librement se poursuivre dans la salle, pendant que le bureau, dans un autre local, procéderait à la réception officielle des notes I3t mémoires. On peut croire qu'entre Bernard et Pasteur, dont les fauteuils se trouvaient voisins, il n'était question ni de religion, ni de politique, ni de cancans. Ils parlaient de science, h leur grand bénéfice et à celui de tous. C'étaient deux esprits puissants, concentrés dans leur œuvre, plus capables par conséquent de se bien apprécier mutuellement que de se bien comprendre, mais gagnant à se frotter, à s'aiguiser l'un contre l'autre.

Bernard s'était trouvé conduit, vers la fin de sa carrière, à une conception des phénomènes de la vie qui semblait et qui semble encore un peu étrange.

ÉTUDES SIIH LA mm\Ù ÎBU

Pour lui, il y avait dans l'èlrt; vivant deux sortes de pliénomènes: dos pliénomèiies de construction ou de synthèse, les seuls qu'il considérât comme vérilublement vitaux; des phénomènes de destruction organique, qu'il considérait comme d'ordrt! physico-cliimiquo. Kn un mot, c'était la vie qui seule édifiait, laissant aux l'orcea mortes le soin do détruire. Ces phénomènes d'origine diverse n'étaient pourtant pas séparés dans l'espace et dans le temps. Bernard admetlait bien qu'il y avait des phénomènes de destruction dans la cellule vivante, et que lorsqu'un muscle se contracte, qu'une glande sécrète, ou que ta pensée travaille, il y a uno portion du tissu musculaire, glandulaire ou cérébral qui se détruit. Mais bien qm; simultanés et corrélatifs dans une certaine mesure les uns des autres, ces phénomènes de synthèse et de décomposition n'en étaient pas moins d'essence différente, et n'obéissaient pas au même mécanisme.

l'asleur, dans la réfutation qu'il a faite de ces idées, ne me semble pas les avoir parfaitement comprises. Bernard ne croit pas du tout, comme il le pense ', « à une opposition obligée entre les phénomènes de vie et de synthèse el les phénomènes de mort et de destruction, entre lavie proprement dite etiesformentalions ». Du moins il ne le dit nulle part. C'étaient au contraire pour lui deux machines qui concouraient à la môme feuvre en s'atlelant sur deux moteurs différents. Quand ta mort survient et que le muteur-vie cesse d'agir, le second moteur, celui qui s'alimente avec des combustions, des fermentations, reste en jeu, et c'est lui qui,

t. Eiamen critique il ineDlation. p. 47,

u de M. ni^ronrii !>

par des voies purement physiques ou chimiques , n'ayant plus rien de vital, préside au retour de la matière morte à la nature ambiante.

Cette conception ne heurtait pas de front, comme on pourrait le croire au premier abord, les démonstrations de Pasteur au sujet de la non existence des générations spontanées, et au sujet du rôle et de la multiplication du ferment dans les fermentations. Bernard était très respectueux vis-à-vis des faits, mais, quand il réfléchissait à leur sujet, il se donnait, et il avait raison, une grande liberté d'interprétation. Ce n'est pas parce qu'on salue quelqu'un qu'on est forcé d'en penser du bien. Or, en réfléchissant, Bernard arrivait à se rapprocher peu à peu de Liebig, et se demandait, car il n'en était encore qu'à la période d'ifypothèses et de travail cérébral qui précédait pour lui le travail du laboratoire, il se demandait, dis-je^ si par hasard ce n'était pas en vertu du second mécanisme qu'il supposait, c'est-à-dire en se désagrégeant et en se détruisant, que les microbes amenaient la destruction de la matière organique.

A coup sûr, un esprit comme le sien avait le droit de se poser de ces questions, puisqu'il était en puissance de les résoudre. S'il pouvait montrer que le plus connu des phénomènes de destruction organique, la transformation du sucre en alcool et en acide carbonique, peut se produire en dehors de toute intervention de levures ou même de cellules vivantes, par le jeu naturel de forces extérieures à la cellule, et soumises uniquement aux lois de la physique et de la chimie, quelle confirmation précieuse pour ses idées préconçues I Ces forces physico-chimiques ne pouvaient pas.

ÉTL'DKS SCIl L\ IliKRi; iOI

il est vrai, être des l'orces banales, empruntées au hasard à la nature ambiante. Pasteur avait montré trop nettement, à propos des générations spontanées, que, réduite h ces seules forces, la matière morte était très longue à se transformer. Mais, s'il fallait des cellules vivantes pour activer cette transformation, pourquoi ces cellules n'asiraient-elles pas en fabriquant et sécrétant, par le c6té vital de leur organisation, des substances capables d'agir ensuite en dehors de la cellule et par voie physico-chimique'.' La levure sécrète bien une diastase qui, en dehors de la cellule, peut intervertir le sucre candi. Pourquoi no sécrèterait-elle pas une autre diastase capable de transformer le sucre en alcool et en acide carbonique?

Tel était, aulani au moins qu'on peut le voir, le cycle d'idées que Bernard soumit il un commencement de vérification expérimenlalc, à sa maison de campagne de Saini-Julien, lors des vendanges de 1877, quelques mois avant sa mort. Sans en rien dire li personne, il avait écrit un peu en désordre ses premiers résultats et ses nouveaux projets d'expérience, dans les feuilles volantes d'un manuscrit qu'on retrouva après sa mort, et que ses amis crurent digne d'être publié: H faut toujours se méfier de ses amis, surtout lorsqu'on n'est plus là pour les surveiller. Les écrits posthumes n'ont jamais augmenté la gloire de personne, el la publication de ces quelques pages de notes, que Bernard avait fort sagement cachées au fond -d'un tiroir, n'avait, h mon avis, aucun prétexte et aucune excuse. L'ordre d'idées générales dans lequel elles avaient été conçues et écrites était suffisamment connu par la publication récente de l'ouvrage sur les phi-nnmènes de la vie communs

aux anmaux et aux végétaux, dont Bernard avait précisément corrigé les épreuves à Saint-Julien en 1877. Si les idées du maître avaient un peu changé depuis, ce n'était pas dans les phrases sybillines du manuscrit qu'on pouvait le voir. En les parcourant aujourd'hui, il semble évident que Bernard ne pouvait considérer son œuvre que comme un coup de pioche donné pour sonder le terrain avant d'y commencer les travaux.

Page 1