‹ Pasteur-- histoire d'un espritChapitre 30 sur 39 · DISCUSSION DES IDEES DE CL. BERNARD · texte numérisé non relu

DISCUSSION DES IDEES DE CL. BERNARD

Assurément Pasteur aurait pu, en présence de ces expériences confuses, publiées sans rasseniiment de celui qui les avait faites, ne répondre que par ce calme olympien que Bernard eût certainement gardé en pareille occurrence. Il aima mieux faire ce qu*il avait toujours fait, marcher droit à l'adversaire, au risque, disait-il, de rencontrer M. Berthelot derrière le manuscrit de Bernard. A ce dernier, il répondit d'abord : « Votre diastase fabricante d'alcool? Ne croyez pas qu'elle me gêne. Je serai heureux de la saluer : seulement je voudrais d'abord la voir. Je l'ai cherchée et ne l'ai pas trouvée. J'ai mis, dans des expériences récentes qui ont passé sous vos yeux, à l'Académie, et qui ont rencontré votre assentiment, des cellules de grains de raisin, prises telles qu'elles sont à l'intérieur des fruits, dans un liquide sucré au contact de l'air pur, et je n'y ai trouvé ni diastase, ni alcool. Conr.ment se fait-il que vous, à qui j'en ai si souvent parlé, vous ayez oublié ou méconnu ces expériences? »

A quoi l'ombre de Bernard aurait pu répondre : « Rassurez-vous, mon ami : je ne méconnais et n'oublie rien! Mais de ce que vous n'avez pas vu quelque chose,

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il n'en résulte pas qae ce qnelqne chose soit impossible. Or je me place, pour manifester l'exiatence de cette diastatic, dan.s des condiliona ittitres que les vAlreâ. Je prend» dos raisins qui commencent k pourrir, parce que, pour moi, la pnarrilure est une maturité, noa pi avancée, comme vous me le faites dire sans me coi prendre & votre tour, mai» anticipée, c'est-Ji-direarri avant l'heure. Un raisin pourri est un raisin qui a éi mAi- avant les autres, et dans lequel commencent des phénomènes qui no se manifesteront que plus tard chez ses voisins sains. Or, dans ces raisins pourris, je trouve de l'nlcool. J'en trouve aussi, du moins je le crois bien, dans (les raisins secs, et je n'y vois pas de cellules de levure. De \k, l'idée de ma diustase. Il se peut très bien que cette sécrétion diî diaslase n'aitqu'un temps, et que je sois arrivé au bon nioraeiil, laudisque vousètes venu troptfll ou trop tard. Mais cela ne nous empêchera pas de rester bons amis.

« Remarquez an outre, aurait pu continuer Bernard s'il avait pu plaider lui-mèmn sa thèse, ou s'il avait eu un avocat, que ma conception est d'accord avec quelquesunes des expériences que vous citez fi l'appui de la vàlre. MM. Lechartier et Bellam;^, avant vous, avaient vu des fruits, mis dans des flacons clos en présence de l'air, commencer par en absorber l'oxygène, ensuite y dégager de l'acide carbonique, et donner en outre de l'alcool par une fermentation intérieure accomplie dehors de toute cellule de levure. C'est une des expi riences que vous citez à l'appui de vos îdi'es sur la sans air. Je la prends aussi Ji mon compte, et je disque les résiiltula de MM. Lechartier et Bellamy tiennent unii]uement àce qu'ils foutpournrleurs fruits dans des

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contact de l'air qu'il en sérail de mî^me, ainsi qu'en témoignL'nl mes résultats avec le raisin, et ainsi qu'eo témoigneront, j'espèi-e, les expériences que j'avais Tintenlion de faire sur les pommes.

— Mais, répondait Pasteur, vous qui avez si bonne mémoire des n^ultats de MM. Leciiartier et Rellamy, qui du reste sont d'accord avec moi, comment aveivotis oublié les expériences dans lesquelles, au lieu d'attendre que les fruits aient consommé l'oxygène de l'ail' avec lequel ils sont en contact, je les plonge immédiatement dans l'acide carbonique, et je vois que la formation d'alcool y commence dès la première heure. Peut-il être question de pourriture dans cette expérience rapide, alors que les fruits ressortent de leur bocal sains, savoureux, et parfois, comme avec les prunes, plus fermes qu'à leur entrée? Ne savezvous pas en outre que M. Miinlz a fait le même essai sur des plantes entières et vivantes, qui donnent de l'alcool quand on les fait vivre pendant quelques temps dans l'acide carbonique, et qui, rapportées à l'air, y reprennent leur existence ordinaire avec autant de facilité qu'un voyageur qui sort d'un tunnel retrouve l'air et le soleil, m El la discussion, discussion dont je fais un dialogue, et qui était un monologue, aurait pu continuer longtemps ainsi, sans apporter d'art;ument3 nouveaux ou de nouveaux éléments de conviction, car les expériences de Bernard étaient irop vagues pour signilîer quelque chose, et Pasteur n'en a pas fait de nouvelles sur ce point de la discussion, qui est restée stérile.

Il en a été de même du dialogue vif et un peu pas-

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sionné qui, précisément à propos dîi travail de Bernard s'établit entre Pasteur et Berthelot. Ce n'est pas qu'i. î manque d'intérêt. Il y en a toujours à voir en lutte des hommes de cette trempe. Il y a toujours profit à le^ entendre développer leurs arguments et discuter le^ idées de l'adversaire. Mais ici, la partie n'était pas égale 1/un d'eux, amené sur un terrain qui n'était pas le sicn,K ferraillait un peu au hasard, et se découvrait parfois- Sitôt qu'il laissait la moindre place, le coup de boutonfv arrivait droit, prompt, irrésistible. Ce fut vraiment une curieuse passe d'armes, mais comme elle n'a apporté aucun fait nouveau, son intérêt à disparu. Pasteur en sortit plus ancré dans ses idées, et M. Berthelot, sans avoir, au moins en apparence, rien abdiqué des siennes. Ceci doit engager h se méfier de toutes les discussions, môme scientifiques.

On croit communément qu'une discussion scientifique a plus de chances d aboutir qu'une autre, parce qu'elle se tient sur le teirain des faits. Mais un fait, même de l'ordre physique, n'est rien par lui-même. Il ne devient quelque chose que lorsqu'il passe à l'état de fait intellectuel, en traversant une intelligence dont il reçoit l'empreinte. Il est alors rapproché d'un autre tait, tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, et ainsi naissent un certain nombre de conceptions ou de théories qui font plus ou moins de prosélytes. Il y a certains faits ou certains groupes de faits sur lesquels la tradition, les habitudes d'éducation^ ladébilitégénéraledes intelligences ont mis tout le monde d'accord, et qu^on considère comme des vérités, comme appartenant aux fondements de la science, jusqu'au jour où un chercheur plus audacieux s'avise d'y regarder, de les

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aire, ce qui les fait disparaître,

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préler aiitremenl,ce qui renverse les théories admises. Si les vérités d'arrière-giirde sont aussi sujettes à caution, qiiedoit-ce être pour leb vérités d'avant-garde, celles qui coastituent des conquêtes récentes? Pour celles-ci. il n'y a pas de rtigle et de tradition, chacun est maître de les interpréter à son gré. Précisément dans une discussion avec Pasteur. Frémy avait eu à ce sujet une idée d'une candeur étonnante. Il proposait à son adversaire d'accepter tous ses faits, à hii Pasteur, à la condition que Pasteur accepterait toutes ses interprétations, à lui Frémy. C'était tout réclamer, car on ne discute pas sur les faits, on discute sur leurs interprétations. D'où il résulte que même une discussion sérieuse entre deux bons esprits n'a aucune chance d'aboutir, tant qu'elle reste sur le domaine des faits acquis. Elle n'est utile que lorsqu'elle conduit les adversaires à en chercher et à en produire de nouveaux. S'ils y réussi'isent tous deux, ils ont tous deux raison, lors môme qu'il ne sont pas d'accord. S'ils ne l'entreprennent ou n'yarrïvent ni l'un ni l'autre, la discussion a pu amuser la galerie, l'instruire, peut-être même y faire naître des idées, elle est stérile pour ceux qui y ont pris part. Un savant n'est pas l'homme du cabinet, c'est l'homme du laboratoire.

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