VIII
Mais ce n’est pas assez d’avoir rappelé les circonstances sous l’empire desquelles la civilisation et la langue françaises ont dû se développer avant la civilisation et la langue espagnoles. Pour porter dans les esprits la conviction qui nous anime, nous avons à dire comment la civilisation et la langue françaises se sont établies en Espagne.
L’histoire de l’influence française en Espagne serait un beau livre à écrire. Cette influence, d’abord obscure à l’époque de l’antiquité païenne, on la ferait voir toute brillante au moyen âge. Pendant les quatre ou cinq premiers siècles qui suivirent la conquête arabe, on montrerait la France, amie fidèle et généreuse, envoyant en Espagne des croisades continuelles, qui contribuèrent puissamment à la délivrance du territoire. Plus tard, en racontant la rivalité de Henri de Transtamare et de Pierre-le-Cruel , on aurait à montrer l’intervention heureuse de la France dans les affaires intérieures de l’Espagne. On dirait enfin comment, durant cette longue période, la France inspira constamment l’Espagne par son exemple , et la part que nous pouvons revendiquer dans toutes les choses de ce pays, dans ses institutions politiques et sociales, dans ses institutions chevaleresques, dans ses universités, dans ses cathédrales, aussi bien que dans sa littérature et sa poésie. Mais en attendant que ce livre paraisse , nous allons indiquer, en quelques traits rapides, ce que la France a fait en Espagne dans les temps qui ont précédé la composition du Poëme du Gid; et nous nous appuierons principalement du témoignage des auteurs espagnols, qui ne sont point suspects.
L’Espagne avait été conquise par les Arabes en l’année 711. Dès l’an 715, la résistance s’organise dans la Péninsule avec l’aide des
Fort bien; mais ne serons-nous pas en droit de répondre quelle a dû exister aussi dans la langue française avant de se montrer dans les Serments de 8ûe?
INTRODUCTION
Francs. En 735, après que Pépin eut chassé les Arabes de presque toute la France, neuf barons de la Guienne, menant avec eux vingtcinq mille hommes, s’établissent en Espagne1. Plus tard (778), Charlemagne, sollicité par les chrétiens de ce pays, réunit des troupes innombrables, composées d’Austrasiens , de Bourguignons et de Provençaux, franchit les monts, s’empare de Pampelune, et met le siège devant Saragosse, qui 11’échappe à la conquête qu’en donnant des otages et une forte rançon. Un peu plus tard (785 et 797), Girone et Barcelone se mettent sous son obéissance, et au début du siècle suivant, la Catalogne est conquise jusqu’à Lérida 2. Dès lors était créée la Marche franco-espagnole, c’est-à-dire une grande route militaire et sociale qui conduisait la France en Espagne.
Les successeurs de Charlemagne, malgré leur faiblesse, demeurent fidèles à ces belles traditions. Sous Louis-le-Débonnaire (820), les Francs viennent peupler plusieurs villes de la Catalogne3. Charles-le- Chauve (8 à à) octroie aux habitants de Barcelone les privilèges dont jouissaient les Francs4. Aussi, dit le grave et judicieux historien que nous nous plaisons à citer, tout était si bien français en Catalogne à la lin de ce siècle , qu’on avait coutume d’y compter les années d’après le règne des rois de France; coutume qui se conserva dans tous les documents officiels du pays jusqu’à ce que cette principauté fût réunie au royaume d’Aragon, et même encore après5.
Franchissons le xe siècle , bien qu’il présente aussi des renseignements intéressants ; mais nous ne pouvons pas tout dire.
Au commencement du siècle suivant, lorsqu’on apprit de ce côté-ci des Pyrénées que le visir Almanzor (ou El-Mansour) se disposait à marcher contre les chrétiens d’Espagne, le roi de Navarre qui, selon toutes les probabilités, était d’origine française, appela au secours les hommes de la France méridionale. Aussitôt archevêques, évêques,
1 Zurita, Anales de Aragon , lib. I, cap. n.
3 Ibidem , cap. vi.
3 Ibidem , cap. iv.
4 Ibidem , cap. vi.
5 Ibidem , cap. vin.
INTRODUCTION
moines, hauts barons, chevaliers, plébéiens, tous s’élancent au delà des monts, et ils prennent part à cette fameuse bataille de Calatañazor (1002) qui assura aux Espagnols la possession du territoire jusqu’au Douro1.
Dans ce même siècle, des faits nombreux et non équivoques nous montrent la civilisation française également triomphante en Espagne. Sous Sanche-le-Grand (10 2 5), des moines espagnols ayant compris la nécessité d’une réforme, se rendirent en France à l’abbaye de Cluni, et après s’être instruits des constitutions et de la discipline de ce célèbre monastère, ils revinrent les importer dans la Péninsule'2. Peu d’années après (io35), un concile provincial est tenu à Jaca, pour réformer les abus qui s’étaient introduits dans l’Eglise d’Espagne, et, parmi les prélats assistants, on voit figurer au premier rang l’archevêque d’Auch, l’évêque de Bigorre, l’évêque d’Oloron, l’évêque de Lectoure, l’évêque de Rodez3. Enfin Ferdinand-le-Grand témoigne de sa sympathie et de son respect pour le monastère de Cluni en lui assujettissant presque tous les monastères d’Espagne, et en ordonnant par son testament qu’une somme de mille sous d’or ( mille áureos ) lui serait payée chaque année à perpétuité4.
Mais c’est vers la fin de ce même siècle, en plein temps du Cid, que l’influence de la France en Espagne se déploie avec un éclat sans égal. Alphonse VI a résolu la conquête de Tolède (1080). A ce moment, Alphonse avait depuis peu épousé Constance, fille de Robert, duc de Bourgogne, femme, dit-011, d’un génie entreprenant, et qui peut-être ne fut pas étrangère à la résolution du roi son époux. Toujours est-il qu’à l’annonce de la campagne qui allait s’ouvrir, deux princes de la maison de Bourgogne accoururent en Espagne5, amenant avec eux un nombre considérable de Bourguignons et d’hommes d’armes levés dans
Glabri Rodulphi Historiarum lib. Il , cap. ix.
2 Berganza, Antigüedades de España , lib. IV, cap. xvm.
Zurita, lib. I, cap. xvm.
4 Roderici Toletani Chronicon, lib. VI, cap. xiv. — Sandoval, Fundaciones de San-Benito , Sahagun, fol. 55 etsuiv.
5 Zurita , lib. I, cap. xxvii.
INTRODUCTION
nos provinces méridionales. A la suite d’un long siège, Alphonse et ses alliés entraient triomphants dans Tolède (2 5 mai io85).Et ce fut là un immense événement : car Tolède était tout ensemble l’ancienne capitale et l’ancienne métropole de l’Espagne; et, ainsi que l’a fort bien dit un écrivain espagnol, si, Tolède prise, on put regarder l’Espagne entière comme perdue, de même aussi, Tolède reconquise, on dut regarder l’Espagne entière comme délivrée1.
Maître de Tolède et de la Castille-Nouvelle, Alphonse voulut récompenser ceux qui l’avaient secondé dans cette expédition. Reconnaissant des services que lui avaient rendus les deux jeunes princes parents de sa femme , il leur donna à chacun une de ses fdles en mariage. Et ici nous prions le lecteur de considérer les suites. De Raymond de Rourgogne, ou des Remondez, sont sorties les deux maisons de Castille et d’Aragon par qui s’est continuée et achevée la délivrance de l’Espagne. Quant à Henri de Resançon, il fut le chef de cette admirable maison de Portugal qui avec un si petit peuple accomplit de si grandes choses2.
Ce n’est pas tout. Après ces expéditions heureusement terminées, avaient lieu des distributions de territoire. Car, il faut bien l’avouer, la plupart des Français qui accouraient en Espagne n’y venaient pas pour la gloire uniquement. C’était là, d’ailleurs, un moyen de repeupler le pays; et les Espagnols n’étaient pas fâchés d’avoir avec eux, sur le sol reconquis, les mêmes hommes qui les avaient aidés à la conquête. La Castille-Nouvelle recouvrée, une ville entière, IIlescas , avec sa banlieue , fut attribuée aux hommes d’armes gascons 3. Le reste des Français se répartit de côté et d’autre, et contribua à repeupler d’antiques cités, Avila, Salamanque, Ségovie, Zamora, Toro, Valladolid4. De telle sorte, dit un écrivain espagnol, qu’il n’y a pas en Espagne un endroit de quelque importance où Ton n’ait conservé
1 Terreros y Pando, Paleografía española, p. 16.
2 Roder. Tolet. Chronicon, lib. VI, cap. xxi. — Crónica general, fol. 3oo, au verso. — Chronica del Ciel, cap. lxxxi.
3 Paleogr. española, p. 18.
4 Jovellanos, Memorias sobre las diversiones públicas , Madrid, 1812, in-8°, p. 19.
INTRODUCTION
le souvenir d’un quartier ou d’une rue appelés la Rue ou le Quartier des Français 1.
Ces Français, aussi bien que les Espagnols, avaient un maire, un juge de leur nation, nommé par le roi sur la désignation des habitants notables réunis en conseil2. Leur Fuero, dont l’original existe encore à Tolède, contenait toute sorte de privilèges, et de là vinrent les mots '.franco, franquear, franquizia, franqueza, qui ont dans la langue espagnole une signification si belle et, en même temps, si honorable pour nos aïeux 3.
Ce n’est pas tout encore. Les chrétiens d’Espagne , une fois en possession de Tolède et de la Castille-Nouvelle, il fallait pourvoir à l’administration religieuse du pays il fallait d’abord placer sur le siège de l’antique métropole , un homme d’une capacité reconnue et d’un caractère éprouvé. A cet effet, le noble et intelligent Alphonse réunit (1086) une sorte de concile composé des grands du royaume, des évêques, des abbés, des religieux. Savez-vous quel fut l’homme désigné par le vote unanime du concile? Un moine de Cluni, qui avait accompagné en Espagne les princes de Bourgogne, et qui venait de réformer le monastère de San-Facund, le français Bernard4.
Mais bientôt le nouvel archevêque de Tolède sentie besoin de s’adjoindre des collaborateurs. Il regarde autour de lui : il voit un clergé qui a fatalement vécu dans le voisinage d’un peuple aux habitudes orientales, au milieu des désordres qu’entraîne une guerre continuelle, et, ne trouvant point là ce qu’il cherche, il vient en France. Il
1 Paleogr. española, p. 18.
2 Dans les Fueros de Oviedo, datés de l’année 1 1 A 5 , mais qui ne sont, comme nous l’avons dit, que la confirmation d’une charte d’Alphonse VI, on lit dans une langue qui est un singulier mélange de latin et d’espagnol: rrEt illos Mayorinos, que iile rex possieret, séant vicinos de ilia villa, uno Franco et uno Castellano, et que illos pereligant por lamamiento del concello.» (Llórente, Noticias de las tres Provincias vascongadas , t. IV, p. 97.)
3 Paleogr. española, p. 18.
4 Roder. Tolet. Chronicon, lib. VI, cap. xxiv. — Crónica general, fol. 3 1 1 . — Chronica del Cid, cap. cxxi et suiv. — D’après un historien espagnol, Bernard n’accfèpla ce poste qu’après avoir donné avis de son élection à saint Hugues , abbé de Cluni , qui lui envoya son assentiment , sa bénédiction et ses conseils. (Voy. Gerónimo Roman, Historia de Toledo, lib. XVI, cap. iv.)