‹ Poe˜me du CidChapitre 9 sur 182 · VII · texte numérisé non relu

VII

Ici une question se présente : Pourquoi la langue française s’est -elle formée avant la langue espagnole? question qui revient exactement à celle-ci : Pourquoi la civilisation française s’est-elle formée avant la civilisation espagnole? L’histoire nous le dira.

Devenus l’un et l’autre provinces romaines, les deux pays adoptèrent pleinement les mœurs, les institutions, les lois et, par conséquent, la langue de Rome. Mais au ve siècle, l’invasion des Rarbares s’accomplit, et les destinées des deux peuples se séparent. Placée, pour ainsi dire, à l’avant-garde de l’Europe latine, la Gaule reçoit le premier choc, et le plus violent. Un détail, un mot suffit pour montrer l’importance du changement qui s’opéra : la Gaule perdit son nom et devint la France. Du reste, nous pouvons nous consoler de cette humiliation; notre pays a acquis assez d’honneur sous son nouveau nom pour que nous n’ayons pas à regretter l’autre. Quant à l’Espagne, où l’invasion arriva affaiblie, et qui eut affaire à des conquérants plus humains et plus doux, elle demeura à peu près sous la domination wisigothique ce quelle avait été sous la domination romaine. Mais au début du vme siècle, c’est tout le contraire qui a lieu. Les Arabes d’Afrique s’élancent sur l’Europe. L’Espagne, qui se trouve la première sous leur main, devient leur proie : elle est conquise, conquise tout entière, du midi au nord, de Gibraltar aux Pyrénées. Quant à nous,

1 Histoire de la poésie provençale , t. II, p. 2. — Ces troubadours sont : le comte de Poitiers, Cercamons, Marcabrus, Pierre d’Auvergne, Pierre de Valeira, Giraud le Roux.

INTRODUCTION

quelques flots arabes passent d’abord par-dessus les monts et retombent sur notre sol; mais cette fois Charles -Martel se présente, et les flots refoulés disparaissent.

Ces événements nous révèlent les évolutions de la civilisation chez les deux peuples. Si, sous le gouvernement des Goths, la civilisation de l’Espagne se conserva à peu près intacte, après la conquête arabe ce fut bien différent. Qu’on se représente Pélage et ses compagnons, dans les rochers de Covadunga, entreprenant leur lutte héroïque: une seule pensée, la délivrance, un seul soin, la guerre, absorbent les forces morales des hommes : plus d’arts, plus d’industrie, plus de commerce : la civilisation s’est réduite et resserrée soudain , comme les limites de la patrie. Plus tard, lorsque après des efforts obstinés les chrétiens d’Espagne eurent repris pied à pied une partie du territoire , la civilisation, toujours si lente à renaître, ne suivit que de loin ce progrès laborieux. Nous n’en donnerons qu’une preuve, mais décisive: c’est que chez un peuple d’un naturel si religieux, et dont les malheurs avaient dû exalter encore la piété, on ne trouve pas le moindre vestige d’une église antérieure au xnc siècle. Les Espagnols, sans nul doute, ont construit des églises avant cette époque; mais que devaient être ces édifices, et de quels matériaux étaient-ils composés, puisque rien n’en est resté debout, même une ruine?

Regardez maintenant la France. L’invasion des Barbares a produit parmi nous une perturbation profonde; car, en changeant de nom, le sol a changé de maîtres. Toutefois, après ce grand choc, la civilisation, d’abord déconcertée et dispersée, se reconnaît et se rallie peu à peu, comme une armée intelligente après la déroute. Charlemagne paraît, et il nous remet en marche. Lui, homme de race franque, mais Romain par les idées et par l’âme, il s’applique à restaurer la civilisation romaine; il mêle, il fond ensemble les éléments hostiles qui s’agitaient sous sa main, et donne à tout, aux esprits et aux choses, une impulsion si forte quelle se continue sous d’indignes successeurs. Même au xe siècle, elle se fait encore sentir : l’existence seule d’un Gerbert en est la preuve. Mais considérez la France du xie siècle, quel spectacle plein d’intérêt! Elle a échappé à la date sinistre de Y an mil,

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où le monde croyait finir. Semblable à un condamné qui attendait la mort et qui tout à coup se voit libre, elle se relève; elle se relève avec sa souplesse naturelle, prête à déployer en tous sens les facultés puissantes que la terreur avait engourdies. Alors éclate le mouvement des Communes. Mais ce qui nous frappe surtout à cette époque, c’est l’activité étonnante, c’est le développement prodigieux de l’Eglise de France, de ses prêtres et de ses moines. « Notre Dieu est le maître des sciences1, r> disent-ils, et sous l’œil de ce maître ils se plongent dans les sciences. Aucune étude ne les effraye. Théologie, philosophie, histoire, poésie, architecture, sculpture, peinture, musique, leur zèle embrasse tout, leur intelligence suffit à tout. A les voir travailler avec cette ardeur, on dirait qu’une voix secrète les avertit qu’ils ne travaillent pas seulement pour la France, mais pour l’Europe chrétienne, que Rome a besoin d’eux, que l’Angleterre les désire2 et que l’Espagne les attend.

L’histoire de la civilisation chez les deux peuples nous fait comprendre l’histoire de leur langue. Elle explique pourquoi, après l’invasion des Barbares, la langue latine s’est mieux conservée en Espagne qu’en France, comme l’attestent les écrits de saint Isidore de Séville comparés à ceux de saint Grégoire de Tours. Elle explique pourquoi, de la décomposition du latin, plus hâtive chez nous, a du sortir plus tôt une langue nouvelle. Elle explique pourquoi, dès le ixe siècle, on saisit les premiers bégayements de cette langue3; pourquoi les titres

1 Rois, liv. I, ch. ii, verset 3.

2 Dans l’Introduction qui précède la Chanson de Roland (p. lxxvi), M. Génin rappelle que , après la conquête de l’ Angleterre , Guillaume introduisit partout le clergé normand aux dépens des Anglais, rr Pour les Normands, dit M. Génin, étaient tous les opulents bénéfices, et Guillaume , en cela , satisfaisait à la fois sa politique et la justice , car le clergé normand , de l’aveu même des historiens anglais , était bien supérieur par les lumières et la capacité au clergé de la Grande-Bretagne. »

3 Les Serments de 84s contiennent déjà la forme du futur moderne. En Espagne, le plus ancien document où se trouve cette forme, ce sont les Fueros de Oviedo qui portent la date de 1 1 45 , mais qui pourraient bien être, dans quelques parties , de quarante, cinquante , ou soixante ans antérieurs, puisqu’ils sont renouvelés d’Alphonse VI. On dira peut-être que cette forme a dû exister dans la langue espagnole avant de passer dans les Fueros.

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du xe siècle nous en révèlent le progrès; et pourquoi enfin, au début du xne siècle, alors que l’Espagne n’a encore rien dit, nous possédons, nous Français, une langue déjà fixée dans ses formes essentielles et une grande littérature qui commence.

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